Rechercher
Rechercher

Nos lecteurs ont la parole - Par Rami Haddad

L’État est mort, vive l’État

Le Liban est en chute libre économiquement, et ce depuis avant le début de l’insurrection d’octobre 2019. Aujourd’hui, le pays s’approche dangereusement du gouffre. Cette crise, qui n’a pas encore atteint son paroxysme, mais dont les premiers signes se font déjà lourdement ressentir, est déjà appelée par certains la « pire de l’histoire du pays ».

De nombreux travailleurs ont été licenciés ces trois derniers mois, les entreprises ne tiennent plus en place, toutes celles ayant besoin d’importer des produits de l’étranger se retrouvent bloquées par un « capital control » informel qui étouffe les entreprises et les particuliers qui ne peuvent plus faire sortir d’argent du pays ou tout simplement retirer plus de 100 dollars par semaine. C’est une situation qui devient intenable. Nombre de familles libanaises ont des proches vivant à l’étranger pour poursuivre leurs études ou autre. Comment les financer maintenant ?

Tandis que les « pauvres gens » ne peuvent même plus accéder à leur argent, ils entendent siffler à tous les coins de rue des rumeurs détaillant comment les plus grosses fortunes ont déjà, pour nombre d’entre elles, fait fuir leurs capitaux à l’étranger… Sans oublier que souvent elles font partie du gouvernement, ou en tout cas du paysage politique du pays, et profitent d’une corruption qui ne date pas d’hier et qui est responsable de la situation actuelle. Il semblerait que ceux qui ont déjà tout continuent à gagner, et ceux qui n’ont rien finiront par tout perdre.

En plus du « capital control » informel, le pouvoir d’achat des Libanais, déjà faible avant la crise (28 % sous le seuil de pauvreté en 2004), a pris un nouveau coup après la violente dévaluation de la livre et son instabilité officieuse. Un taux de change fixe officiel de 1507,5 LL pour 1 $ est en place, mais aujourd’hui, au « marché noir », les taux sont proches de 2 400 LL pour 1 $. C’est une catastrophe pour les 300 000 fonctionnaires libanais qui touchent nécessairement leur salaire en livre, c’est une part importante de la population active qui voit son unique monnaie valoir 1,4 fois moins qu’il y a quelques mois. À cela, il faut ajouter une inflation explosive sur les produits de consommation nécessaires que l’on pourrait estimer à 20-25 %. Les premiers signes de catastrophe économique apparaissent : des suicides ainsi qu’une immolation par le feu ; des économies parallèles entretenues par les participants à l’insurrection pour soutenir les laissés-pour-compte du système, de plus en plus nombreux ; des problèmes d’importation de produits de première nécessité ; des élites qui font fuir leurs capitaux ainsi qu’un tourisme en chute libre.

La baisse de la consommation causée par l’inflation, le « capital control » et la dévaluation de la livre entraîne évidemment le pays dans une récession inédite. Il faut aussi rajouter à cela la perte de confiance en l’économie libanaise, un autre facteur impactant négativement la croissance. À court terme, l’économie est en chute libre, le gouvernement est incapable de revoir la politique fiscale et la banque centrale ne parvient pas à régler la crise monétaire. Les acteurs économiques publics n’ont plus les capacités de relever le pays sans mesures drastiques et de longue durée. Sur le moyen terme, l’inflation augmentera davantage et sera accompagnée d’une hausse du chômage impactant à nouveau la production qui prendra un second coup.

Pour surmonter ces problèmes, le pays doit nécessairement passer par une restructuration de la dette qui, sur le court terme, signifie un défaut de paiement, mais sur le long terme permettra de reconstruire une économie plus saine. Cette restructuration se fera à travers plusieurs mécanismes : un « capital control » officiel visant notamment les plus grandes fortunes du pays, des « haircuts » qui permettront à l’État de taxer les plus grandes fortunes du pays, ce qui permettrait enfin d’avoir un système équilibré, contrairement au fonctionnement actuel qui est laxiste pour les plus fortunés et dur pour les plus démunis ; il faudra qu’un système de « clawback » soit mis en place, il permettra à l’État de faire revenir tout le capital qui a fuité en dehors du pays, dont une grande partie qui a pour origine la corruption et revient naturellement au gouvernement afin qu’il s’en serve en œuvrant pour le bien du peuple. Après avoir fait tout ce qui est nécessaire pour une restructuration, l’économie aura à patauger pendant un moment, mais il faudra s’efforcer de fixer son regard sur le futur. À ces efforts, il faudra ajouter une lutte contre la corruption, ainsi qu’une plus grande indépendance de la justice et une réforme du système politique qui est capitale.

Pour le Liban, le présent peut ressembler à un brouillard à l’issue incertaine ; la seule certitude que l’on peut se permettre d’avoir, c’est celle de la nécessité d’un changement, d’un bouleversement. Dans certaines situations, peut-être qu’il faut que tout brûle pour pouvoir reconstruire sur des bases saines.

Rami HADDAD

Première année de sciences

politiques, USJ

Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « courrier » n’engagent que leurs auteurs et ne reflètent pas nécessairement le point de vue de L’Orient-Le Jour.

Le Liban est en chute libre économiquement, et ce depuis avant le début de l’insurrection d’octobre 2019. Aujourd’hui, le pays s’approche dangereusement du gouffre. Cette crise, qui n’a pas encore atteint son paroxysme, mais dont les premiers signes se font déjà lourdement ressentir, est déjà appelée par certains la « pire de l’histoire du pays ». De nombreux travailleurs ont été licenciés ces trois derniers mois, les entreprises ne tiennent plus en place, toutes celles ayant besoin d’importer des produits de l’étranger se retrouvent bloquées par un « capital control » informel qui étouffe les entreprises et les particuliers qui ne peuvent plus faire sortir d’argent du pays ou tout simplement retirer plus de 100 dollars par semaine. C’est une situation qui devient intenable. Nombre...
commentaires (0) Commenter

Commentaires (0)

Retour en haut