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Spectacle

Georges Khabbaz brûle (d’amour pour) les planches

La nouvelle pièce du dramaturge, metteur en scène et acteur libanais déjoue tous les pronostics en cette période de crise et affiche salle comble depuis le 12 décembre.

Les acteurs de « Yawmiyyat masrahji » (chroniques d’un homme de théâtre) sur les planches du Château Trianon. Photo DR

Réaffirmer son engagement pour le théâtre, lui déclarer sa flamme après 25 ans de vie commune comme on le ferait à la femme de sa vie, redire au public qu’il l’aime et le célébrer avec lui (comme on renouvelle des vœux de mariage), voilà ce que Georges Khabbaz avoue vouloir réaliser sur les planches du théâtre Château Trianon avec Yawmiyat masrahji (Chroniques d’un homme de théâtre), son nouveau spectacle après Illa iza (Sauf si) présenté en 2018 au théâtre puis en format musical au festival de Baalbeck la même année, et Illa iza tghayar chi (Sauf si quelque chose change) en 2019. En subtil manipulateur et merveilleux bateleur de la langue arabe (tantôt littéraire tantôt courante), il offre au public de la poésie, du rire, du tragique, du politique, de l’existentiel, du sérieux, du satirique. Il manipule si bien les mots, les détourne, les contourne, les renverse et les reconstruit qu’ils en deviennent des images. On y voit du Chaplin, du Laurel et Hardy, du mime ou du cinéma muet, on y plonge dans le monde de l’opéra, du folklore et du traditionnel, on visite le théâtre classique ou les spectacles pour enfants, on expérimente la prise de tête et la prise de position. Et on suit l’évolution du théâtre libanais des années 60 jusqu’à aujourd’hui : de salle de spectacle en salle de cabaret, d’abris durant les années de guerre au dépôt durant les années de vaches maigres, tout y est, tout est là, dans un répertoire qui bannit la vulgarité, un déplacement scénique des plus créatifs et un jeu d’acteur juste (ils sont 17 au total) qui sollicite tous les sens.

Pour que le rêve continue

Il y avait bien longtemps que l’on ne s’était pas levé au son de l’hymne national avec tant de conviction et de plaisir, surtout que Georges Khabbaz y a ajouté (et il avoue qu’il s’agit là de la seule modification post-thaoura) la notion de la participation des femmes. C’est d’abord une histoire d’amour, celle d’un jeune homme avec le théâtre, un jeune homme qui fut tour à tour ouvreur, placeur, monteur, éclairagiste, ingénieur du son, responsable du ménage, de la billetterie et des coulisses. Dans un théâtre aujourd’hui voué à disparaître, il tend la main au public pour remonter le temps, et s’arrêter à chaque étape, à chaque changement. En musique ou en paroles, on savoure un dialogue shakespearien, on croise Fakhreddine et le Chaperon rouge, on se remémore Samia Jamal, Édith Piaf et Charles Aznavour, on danse le tango, la dabké, les claquettes ou la danse du ventre, on traverse le monde du théâtre, ce magnifique miroir de la culture.

Après un entracte annoncé en chansons et en mouvements, le rideau s’ouvre dans ce deuxième acte, à l’étonnement et la surprise du public qui se retrouve face à lui-même. Et chacun se reconnaîtra dans un des personnages sur scène, car tous les caractères y sont campés. De l’hystérique qui n’arrête pas de rire au politique et ses gardes du corps, du fiancé dévoué au mari râleur, de la presse aux services secrets, des excités du portable aux endormis entraînés malgré eux, des retardataires aux spectateurs appliqués. Et tout ce monde se meut en symbiose, traverse toutes les émotions, du rire à la déception, de l’engouement à l’enthousiasme, dans une mise en scène à couper le souffle. Et Georges Khabbaz de préciser : « C’est une analyse et une prise de conscience pour moi et le public, pour rendre compte de l’importance du rôle du théâtre dans la vie, de son effet cathartique. »

Pour courir vers le miroir…

Il existe des dizaines de raisons d’aller voir Yawmiyat masrahji : d’abord pour la mise en scène novatrice et surprenante qui réserve des dénouements inattendus, pour le déplacement des acteurs sur scène, pour la maîtrise de leur jeu (les trois langues confondues), pour leur présence et leur charisme. Ensuite pour l’éloquence subtile et intelligente de Georges Khabbaz et de son acteur principal Yves Chlala, qui exige un exercice physique et mental, mais procure tant de plaisir. Mais s’il fallait en choisir une seule, ce serait la tirade de la fin. Du grand Khabbaz. Un texte sorti des tripes qu’on aimerait mémoriser et graver dans notre cœur. « Elle est née, avoue Georges Khabbaz, un soir de grand questionnement où je me suis posé une question existentielle : mais pourquoi donc fais-je du théâtre? Alors j’ai attrapé un papier et couché toutes les raisons qui me semblaient évidentes, une liste qui était vouée à rester au fond d’un tiroir, comme un rappel. » Et voilà que cette liste sera le point de départ et le point d’arrivée de cette pièce.Georges Khabbaz fait du théâtre parce qu’il appartient à la race humaine et que pour lui, elle foisonne de passions. Il fait du théâtre parce qu’il est nécessaire pour la survie de l’humanité, pour la beauté, pour le dépassement de soi et pour l’amour, tout ce pourquoi il vit. Il fait du théâtre pour débusquer l’absurde et faire éclater le rire. Il fait du théâtre pour pleurer en silence ou en chœur. Il fait du théâtre pour écouter les rires et les applaudissements. Pour que le rideau continue à se lever. Pour fuir le monde, pour s’enfermer dans la liberté et pour courir vers le miroir et s’assurer qu’il existe, qu’il est encore là. Et l’acteur, auteur, producteur, metteur en scène et musicien de conclure :« C’est, de toute ma carrière, la première fois que je me mets le plus à nu face au public et que j’honore ma raison de vivre, les planches. Elles sont ma révolution depuis plus de 15 ans et le resteront, car tant que le théâtre est en vie, le rêve continue. »

Théâtre Château Trianon « Yawmiyat Masrahji » de Georges Khabbaz

Tous les mercredis, jeudis, vendredis, samedis, à 20h30, dimanche

en matinée et soirée.


Réaffirmer son engagement pour le théâtre, lui déclarer sa flamme après 25 ans de vie commune comme on le ferait à la femme de sa vie, redire au public qu’il l’aime et le célébrer avec lui (comme on renouvelle des vœux de mariage), voilà ce que Georges Khabbaz avoue vouloir réaliser sur les planches du théâtre Château Trianon avec Yawmiyat masrahji (Chroniques d’un homme...

commentaires (1)

Excellent article de Danny Mallat surla piéce de Georges Khabbaz qui nous fait revivre l'histoire du théâtre libanais en le parodiant, d'une part, et en rendant un hommage très sincère à ses pionniers d'autre part. Je voudrais féliciter Madame Mallat d'avoir pu coucher sur papier toutes les nuances et les richesses de cette piéce en n'oubliant aucun détail comme si elle y avait assisté plusieurs fois. Ceci ne peut que témoigner d'une sensibilité très affinée et d'une grande culture.

Rose Marie Chahine

15 h 21, le 15 janvier 2020

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Commentaires (1)

  • Excellent article de Danny Mallat surla piéce de Georges Khabbaz qui nous fait revivre l'histoire du théâtre libanais en le parodiant, d'une part, et en rendant un hommage très sincère à ses pionniers d'autre part. Je voudrais féliciter Madame Mallat d'avoir pu coucher sur papier toutes les nuances et les richesses de cette piéce en n'oubliant aucun détail comme si elle y avait assisté plusieurs fois. Ceci ne peut que témoigner d'une sensibilité très affinée et d'une grande culture.

    Rose Marie Chahine

    15 h 21, le 15 janvier 2020