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Diaspora

À Mendoza, des descendants d’émigrés libanais célèbrent le « paradis abandonné de la Méditerranée »

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Des auteurs d’œuvres sur le Liban et leurs lecteurs se sont rencontrés dans une ambiance qui a éveillé en eux le sentiment d’appartenance au pays du Cèdre.

Rania NAWAR | OLJ
13/01/2020

Dans le port d’une ville méditerranéenne, des dizaines de passagers, fatigués d’avoir attendu des heures durant sous le soleil brûlant et dans la moiteur de l’été, montent enfin à bord du navire qui doit les mener vers de nouvelles contrées, inconnues pour la plupart d’entre eux. Ils attendent ce moment depuis des mois. Mais avaient-ils d’autre choix que d’aller à l’aventure quand tout espoir de bien-être et de sécurité a été anéanti dans leur monde ?

Au XIXe siècle et au début du XXe siècle, l’Empire ottoman régnait toujours en maître sur la Méditerranée orientale, divisée en plusieurs entités territoriales et administratives. Du port de Beyrouth, comme de beaucoup d’autres ports du Levant, émigraient nombre d’habitants de ces contrées, fuyant la famine, la pauvreté, diverses contraintes, les persécutions et la crise économique. Tous ces facteurs, entre autres, ont poussé les Libanais, dès la deuxième moitié du XIXe siècle, à prendre la mer en quête d’autres horizons. « Mes grands-parents, originaires de Mazraat Yachouh (Metn), se sont installés dans le département de Mendoza, en Argentine », raconte Maria Banura Badui, professeure universitaire de littérature, auteure de quatre recueils de poésie et de plusieurs essais sur la littérature espagnole et argentine. Dans des conditions similaires, les grands-parents de Walter Muller Moujir, professeur d’histoire originaire de Deir Antar au Liban-Sud, se sont retrouvés à Rosario en Argentine. Les motivations de la famille d’Emilia Beatriz Maraude José, professeure de langue et de littérature espagnoles, et directrice du programme télévisé Entrenosotros (Entre nous), étaient différentes : initialement, sa famille avait voyagé en Argentine pour assister au mariage d’un proche. Sa mère, qui avait six ans à l’époque, a contracté une maladie qui a obligé sa famille à prolonger son séjour de plusieurs mois. C’est pendant ce séjour que la famille a finalement décidé de s’installer dans ce pays de manière permanente.


« Le sentiment d’appartenance reste vivant »
Les descendants de ces pionniers libanais, Walter, Maria et Emilia, à l’instar de dizaines d’autres, se sont rencontrés les 30 et 31 août dernier à Mendoza en Argentine, dans le cadre du quatrième Congrès international des écrivains et lecteurs pour le Liban. Ce congrès a eu lieu dans l’Espace culturel Julio Le Parc, Guaymallén, à Mendoza, et était organisé par le Centre argentin de recherche sur l’émigration libanaise (CAIIL) fondé et dirigé par Walter Muller Moujir en 2010, et par la Sociedad Libanesa de Rosario, avec la coopération de l’UCAL (Union culturelle argentino-libanaise) de Mendoza.

« La précédente édition de ce congrès s’était déroulée au Liban en 2018, à l’Université Saint-Esprit de Kaslik », rappelle Walter Muller Moujir. Ce dernier, qui a pu recouvrer en 2015 sa nationalité libanaise avec ses deux enfants, est l’un des membres actifs de la diaspora libanaise dans la société argentine. « Nous devons permettre aux descendants libanais de diffuser des œuvres littéraires inspirées du Liban », dit-il.

Interrogé sur les objectifs et motivations de cet événement, il explique qu’il vise à « essayer d’analyser et de propager la marque profonde laissée par les immigrants libanais dans leurs pays d’adoption, où ils ont pu recréer leur propre environnement loin de chez eux ». « Nous voulons valoriser l’héritage littéraire, dans ses multiples manifestations, laissé par des descendants d’émigrants libanais, ce qui renforce les liens avec le Liban et son peuple, et encourage l’interaction avec les lecteurs à travers des histoires réelles ou imaginaires. Aujourd’hui, les descendants d’émigrés libanais n’ont pas oublié l’histoire de leurs grands-parents, et ce passé a forgé leur propre identité. C’est la raison pour laquelle ils ressentent le besoin d’écrire. Notre congrès est en quelque sorte une réponse à ce besoin », ajoute-t-il.

Des conférenciers, des écrivains et des chercheurs de différentes régions d’Argentine (Buenos Aires, Corrientes, Tucumán, Santa Fe, Mendoza) ont participé à cet événement, ainsi que des auteurs étrangers, comme Habib Chamoun Nicolás (États-Unis et Mexique), Bertha Abraham (Mexique) et Dureid Zahreddine (Liban). « Les sujets abordés sont très divers et les participants viennent d’horizons différents, preuve que le sentiment d’appartenance au pays d’origine, loin du bleu méditerranéen, reste vivant malgré la profonde intégration dans la société d’adoption », signale Walter Muller Moujir.



La « Libanaise » qui a perdu son paradis
Maria Banura Badui raconte que ses parents ont toujours été des membres actifs au sein des institutions, des centres et des sociétés de la diaspora libanaise, de même que dans la paroisse de Saint-Jean-Maron de Mendoza et au sein de l’UCAL. « Mes racines libanaises sont le ciment de ma personnalité, dans ses aspects religieux, sociaux et culturels, affirme-t-elle. Le fait d’avoir participé pour la première fois à un tel congrès fut une expérience unique et profonde. Un regard sur mon propre passé et un échange très fructueux pour l’avenir, à travers lesquels j’ai pu partager ma poésie avec mes pairs et mes lecteurs. Mon recueil est une preuve de mon désir d’appartenance au pays du Cèdre. » Publié en 2017, il est intitulé La infancia rescatada (L’enfance sauvée).

De son côté, Emilia Beatriz Maraude José, qui participait elle aussi au congrès pour la première fois, révèle à L’Orient-Le Jour qu’elle est une descendante directe du fameux Youssef Beik Karam, grande figure historique d’Ehden au Liban-Nord. Grâce à ce congrès, elle a pu renforcer son enracinement dans sa culture d’origine et donner libre cours à sa nostalgie du Liban. « Pour moi, le Liban est le jardin où les nombreuses rivières ne cessent de couler des montagnes, s’extasie-t-elle. C’est tout simplement le paradis perdu ! » Sur sa participation au congrès, elle ajoute que « le dénominateur commun des participants à cet événement est sans doute le vocabulaire spécifique à la culture libanaise ».

Lors de cet événement, elle a présenté son livre intitulé Intimidades (Intimités), publié aux éditions Librairie de La Paz – Argentine, en 2019. « J’ai dédié un chapitre de cet ouvrage à ma mère, appelée « la Libanaise » dans sa société d’adoption. Dans cette partie de mon récit, j’ai essayé de me mettre à la place de cette fillette de six ans qui avait quitté son « paradis abandonné », le Liban, pour commencer une nouvelle vie sur une terre où elle était une étrangère, et où elle a connu des moments de souffrance et de frustration. Elle a dû cacher ses sentiments toute sa vie, elle la « Libanaise » qui avait perdu son pays méditerranéen sans jamais le retrouver…, poursuit Emilia Beatriz Maraude José. « Sans aucun doute, Mendoza a été le parfait théâtre pour la rencontre des émotions, de la culture et de la production littéraire, confie Walter Muller Moujir, notre devise restera toujours celle de la fameuse citation de Jorge Luis Borges : « De tous les instruments inventés par l’homme, le plus étonnant c’est le livre : tous les autres sont des extensions de son corps… Seul le livre est une extension de l’imagination et de la mémoire. » Pour nous, ceci est on ne peut plus le cas.


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