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Culture - Diaspora

À l’encre de l’exil : la saga du journal « al-Jawater » et de la famille Helú au Mexique

Au début du XXe siècle, l’immigration libanaise en Amérique latine forge des fortunes et des communautés influentes, tout en maintenant un lien fort avec le pays grâce à la presse.

À l’encre de l’exil : la saga du journal « al-Jawater » et de la famille Helú au Mexique

José S. Helú entouré des siens, figure de l’immigration libanaise au Mexique et fondateur du journal « al-Jawater » en 1909. Photo de couverture de l’ouvrage

Sans cesse poussés à l’émigration, les Libanais transportent leur langue, la matière de leurs rêves, mais aussi leur obstination à écrire le monde partout où ils recommencent une vie. À des milliers de kilomètres des collines de leur Baabda natal, dans les villes vibrantes du Mexique du début du XXe siècle, une poignée d’hommes et de femmes du Liban firent précisément cela : ils reconstituèrent un pays de papier. Au cœur de cette entreprise, un journal : al-Jawater (lire al-khawater, les idées). Et derrière lui, une famille : les Hélou, dont le nom s’orthographie désormais « Helú ».

C’est cette histoire, patiente, fragmentaire et profondément humaine, que restitue aujourd’hui María Isabel Grañén Porrúa dans un ouvrage monumental, fruit de plusieurs années de recherches et de traductions menées avec le journaliste Nabil Émile Semaan. María Isabel Grañén Porrúa est une éminente historienne de l’art et philanthrope mexicaine, mariée à l’homme d’affaires Alfredo Harp Helú, cousin du magnat Carlos Slim Helú. Elle préside la Fondation Alfredo Harp Helú Oaxaca ainsi que l’association Adabi, et se distingue par son travail de préservation du patrimoine documentaire. Publié sous le titre L’encre douce d’al-Jawater, le livre de 672 pages ressuscite non seulement un journal disparu, mais toute une génération d’immigrés libanais au Mexique avec leurs combats, leurs contradictions et leurs fidélités.

Une d’« al-Jawater » du 13 juin 1935, commémorant la mort de son fondateur José S. Helú. Photo Instagram de l’association Helú
Une d’« al-Jawater » du 13 juin 1935, commémorant la mort de son fondateur José S. Helú. Photo Instagram de l’association Helú

Un journal pour tenir debout

Fondé en 1909 par José S. Helú, né Youssef Saleh el-Helou à Baabda, al-Jawater devient, au-delà d’une publication, un refuge, une tribune, un lien et un gardien de mémoire pour une communauté que l’espace et le temps éloignent de plus en plus de son pays d’origine. Lorsque Helú quitte le Mont-Liban à la fin du XIXe siècle, il emporte avec lui une éducation littéraire solide, héritée du Collège de la Sagesse de Beyrouth et nourrie de poésie arabe classique. Au Mexique, entre San Luis Potosí, Parral et Mexico, il découvre une diaspora en construction, encore fragile, pauvre, méprisée, mais ambitieuse et pleine d’espoir et de vitalité. Le journal devient alors un lien vital, d’une part entre les migrants eux-mêmes, dispersés dans différentes villes, et d’autre part entre ces exilés et leur terre natale, entre le passé et l’avenir. Dans ses colonnes, on trouve des poèmes, des éditoriaux, des prises de position politiques, des chroniques sociales, mais aussi et par-dessus tout une tentative d’unité.

María Isabel Grañén Porrúa aux côtés de son mari Alfredo Harp Helú tenant un exemplaire de « La Dulce Tinta » reçu pour ses 80 ans. Photo tirée du site revistaclase.mx
María Isabel Grañén Porrúa aux côtés de son mari Alfredo Harp Helú tenant un exemplaire de « La Dulce Tinta » reçu pour ses 80 ans. Photo tirée du site revistaclase.mx

Une arène politique à distance

Al-Jawater est certes un lien, une sorte de gazette qui donne des nouvelles sociales de la communauté libanaise du Mexique, mais il est aussi un porte-parole politique, rare source d’information sur ce qui se passe dans le petit pays lointain. À mesure que la Première Guerre mondiale redessine les allégeances, le journal devient une véritable arène idéologique. Ainsi, on y découvre une campagne intéressante contre l’écrivain Amine Rihani. Figure majeure du mouvement intellectuel de l’émigration, penseur du nationalisme arabe, Rihani entreprend en 1917 une tournée au Mexique pour mobiliser les diasporas en faveur des Alliés. Il fonde des associations, prononce des discours, tente d’unifier une communauté autour d’un projet politique. Mais son initiative est parfois perçue comme une tentative de division. Dans les colonnes d’al-Jawater, José S. Helú l’accuse de semer la discorde et de compromettre la neutralité fragile des émigrés. L’épisode se termine par son arrestation puis son départ du Mexique, révélant, en creux, la profondeur des fractures idéologiques déjà présentes au sein de la diaspora et reflétant les divisions présentes au Liban-même.

Amine Rihani avec son oncle paternel Salomon à Mérida, Yucatan, Mexique. Photo ameenrihani.org
Amine Rihani avec son oncle paternel Salomon à Mérida, Yucatan, Mexique. Photo ameenrihani.org

À l’inverse du controversé Rihani, certaines figures font l’objet d’une véritable vénération. C’est le cas de Youssef Bey Karam, héros du XIXe siècle et résistant à l’autorité ottomane. Dans al-Jawater, son combat pour l’autonomie du Liban est invoqué pour nourrir une conscience nationale à distance. Pièces de théâtre, collectes, hommages imprimés : tout concourt à faire vivre à travers lui, depuis le Mexique, la conscience d’un Liban encore à construire.

Mais ces élans politiques se heurtent à des réalités plus dures. Pendant la guerre, les « listes noires » imposées par les puissances alliées, notamment française, frappent de plein fouet les commerçants syro-libanais. Toute entreprise soupçonnée de liens avec l’ennemi est boycottée, isolée, parfois ruinée. Derrière ces mesures se profile une inquiétude plus sourde, celle des milieux commerciaux européens face à l’ascension rapide de ces anciens colporteurs libanais devenus négociants prospères. Dans ses éditoriaux, Helú dénonce non seulement ces pratiques, mais aussi les dérives qu’elles engendrent : opportunisme, reniement, peur. La guerre, jusque dans l’exil, révèle les fragilités humaines.

Une patrie d’encre et de cèdres

Ce qui frappe dans les écrits de José S. Helú, c’est la permanence du Liban. Baabda affleure dans chaque phrase, dans chaque nostalgie, dans chaque évocation des cèdres. Le Liban devient une idée que l’on entretient par les mots. Une patrie mentale est reconstruite dans les colonnes du journal. Helú rêve même de filmer les paysages libanais pour les montrer au monde, projet inabouti, mais révélateur de cette obsession de transmission.

Si l’histoire racontée par al-Jawater est largement masculine, certaines figures féminines émergent avec intensité. C’est le cas de Wadiha Atta Moutrán, mère du fondateur du journal, décrite comme « le soleil radieux de Zahlé ». Discrète dans les archives, elle apparaît pourtant comme un pilier silencieux de continuité, d’équilibre et de transmission intime entre deux mondes. Après la mort de José S. Helú en 1935, l’histoire continue sous d’autres influences. Parmi les descendants de José Helú, Alfredo Harp Helú incarne aujourd’hui une forme contemporaine de cet héritage. Engagé dans de nombreux projets culturels et sociaux, il initie aussi des programmes de reboisement de cèdres au Liban – geste symbolique, presque circulaire, qui relie l’exil à la terre d’origine.

Couverture de l’ouvrage consacré à l’histoire d’« al-Jawater » et à son fondateur José S. Helú, figure de la presse diasporique libanaise au Mexique. Photo DR
Couverture de l’ouvrage consacré à l’histoire d’« al-Jawater » et à son fondateur José S. Helú, figure de la presse diasporique libanaise au Mexique. Photo DR

L’archive comme résurrection

Le travail de María Isabel Grañén Porrúa s’inscrit dans cette logique de transmission. Pendant plusieurs années, elle explore les archives, traduit des textes arabes, reconstitue des trajectoires oubliées. « C’est comme si nos ancêtres étaient encore vivants en nous », confie-t-elle. Son livre devient ainsi une seconde naissance pour al-Jawater. Une manière de transformer un journal ancien en mémoire vivante. Au fond, al-Jawater n’était pas seulement un journal. C’était une demeure à part entière. Une maison faite de mots, où l’on pouvait se lover malgré l’exil. Né dans le tumulte de la migration, nourri par la nostalgie et le désir d’unité, le journal de José S. Helú continue plus d’un siècle plus tard, à travers ses archives, à rappeler que si l’on peut quitter une terre, la langue maternelle, la langue aimée, elle, ne se quitte jamais et tient lieu de pays.

Sans cesse poussés à l’émigration, les Libanais transportent leur langue, la matière de leurs rêves, mais aussi leur obstination à écrire le monde partout où ils recommencent une vie. À des milliers de kilomètres des collines de leur Baabda natal, dans les villes vibrantes du Mexique du début du XXe siècle, une poignée d’hommes et de femmes du Liban firent précisément cela : ils reconstituèrent un pays de papier. Au cœur de cette entreprise, un journal : al-Jawater (lire al-khawater, les idées). Et derrière lui, une famille : les Hélou, dont le nom s’orthographie désormais « Helú ».C’est cette histoire, patiente, fragmentaire et profondément humaine, que restitue aujourd’hui María Isabel Grañén Porrúa dans un ouvrage monumental, fruit de plusieurs années de recherches et de traductions menées avec...
commentaires (1)

Merci Fifi pour cet article. J'ai eu la chance et le plaisir de rencontrer Maria Isabel et Alfredo à Oaxaca en Juin 2025. Ils se sont consacrés à la Philanthropie depuis 25 ans. Ils font un travail impressionnant pour la ville de Oaxaca (centre sportif, centre culturel, éducation des jeunes, protection de la nature etc..). Au Liban ils sont aussi très actifs ! ils ont, entre autre, planté plus de soixante mille cèdres à Bcharré. ils sont de plus attachès à Baabda dont ils sont originaires. Nabil Semaan qui a participé à la rédaction du livre sur la famille pourra vous en dire beaucoup plus.

Philippe Helou 1276

19 h 14, le 06 mai 2026

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  • Merci Fifi pour cet article. J'ai eu la chance et le plaisir de rencontrer Maria Isabel et Alfredo à Oaxaca en Juin 2025. Ils se sont consacrés à la Philanthropie depuis 25 ans. Ils font un travail impressionnant pour la ville de Oaxaca (centre sportif, centre culturel, éducation des jeunes, protection de la nature etc..). Au Liban ils sont aussi très actifs ! ils ont, entre autre, planté plus de soixante mille cèdres à Bcharré. ils sont de plus attachès à Baabda dont ils sont originaires. Nabil Semaan qui a participé à la rédaction du livre sur la famille pourra vous en dire beaucoup plus.

    Philippe Helou 1276

    19 h 14, le 06 mai 2026

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