Saad Hariri. Photo Dalati et Nohra
Bon nombre de révolutionnaires excluent Hariri du « kellon yaani kellon » (Tous, cela veut dire tous) et restent attachés à lui pour des considérations confessionnelles, ce qui est contraire aux principes de la révolution et constitue le défaut de sa cuirasse. D’autres estiment, en sus des considérations confessionnelles ou dans un raisonnement à part, que Hariri représente le projet de gouvernement exclusivement technocratique face aux tenants du gouvernement techno-politique, représentés par les présidents de la République et de la Chambre, le bloc du Liban dit fort, le parti dit de Dieu et tous leurs satellites.
Les défenseurs de l’option Hariri sont heureux de voir ce dernier donner du fil à retordre à ceux qui l’avaient longtemps ligoté, faire chanter les maîtres chanteurs et bloquer les bloqueurs, selon la formule « Hariri-technocrates ou pas de gouvernement », ce qui constitue une revanche contre les pratiques similaires précédentes de la partie adverse qui avait pour formules « Bassil ministre ou pas de gouvernement », « Aoun président ou pas de présidence », lesquelles avaient servi à prendre le pays, ses institutions et le peuple en otage, durant des mois, voire des années, jusqu’au payement de la rançon.
C’est ainsi qu’ont été perçus et salués, par bon nombre, les louvoiements de Hariri et sa manière, sournoise, de souffler le chaud et le froid, d’entretenir le flou sur sa candidature, de brûler les noms de candidats prêts à transiger et former un gouvernement techno-politique. Pour ces pro-Hariri, en campant sur sa position « technocratique », celui-ci sert la cause de la révolution.
Sauf qu’en ces circonstances, socialement et économiquement dramatiques, le blocage pourrait conduire à l’écroulement du temple sur la tête de tous, c’est-à-dire tous, avec pour seule exception les têtes des milliardaires au pouvoir, dont les milliards sont en sécurité dans les banques suisses et ailleurs. En effet, juste avant ou pendant l’effondrement, ces têtes prendront leur envol pour aller rejoindre leurs milliards tandis que nos têtes nues seront enfouies sous les décombres.
Force est de constater, au vu de leur comportement et de leur (di)gestion de la crise, que les maîtres chanteurs, actuellement « chantés », ne sont pas pris à la gorge, contrairement au peuple. Leur capacité de résistance est supérieure, d’autant que le temple lézardé fera plus de mal aux fidèles, aux « sacrifiés », qu’aux « sacrificateurs », en cas d’écroulement.
Ces « sacrificateurs » savent que le temps joue en leur faveur, que c’est celui qui étouffe qui va chercher à monter à la surface pour une bouffée d’oxygène. Eux sont à l’abri de la misère, du chômage, des ordures, de la pollution, de la pénurie de dollars, des coupures de courant et d’eau, etc. Eux ne sont pas dans la rue, sous la pluie, à manifester ou brûler des pneus, mais confortablement enfoncés dans leur fauteuil et résolument vissés sur leur siège gouvernemental et parlementaire. La fatigue n’a pas de prise sur eux, mais elle commence à prendre dans la rue, ce qui est normal après plus de 60 jours de mobilisation qui bute sur l’immobilité immorale des gouvernants, qui justement comptent sur cette fatigue pour rasseoir leur emprise.
Le gouvernement démissionnaire peut continuer à expédier les affaires courantes indéfiniment, comme il l’a déjà fait par le passé. Le ministre sortant des Affaires étrangères peut continuer, durant des mois, à faire le globe-trotteur, promouvoir sa propre politique étrangère, dénigrer le mouvement populaire, et narguer le Premier ministre sortant, qui désire regagner les pénates du Sérail sans lui. Car c’est cela, aussi, l’enjeu, au moment où le sort du pays est en jeu : soit Hariri et Bassil « out », soit Hariri et Bassil « in ». Sans nullement se soucier du peuple, pris au milieu de ce tir à la corde, qui risque d’être sectionnée ou écartelée, et le pays avec. Il convient aussi de sonder les intentions et les motivations du tireur de corde soutenu par la rue, ou par la « ruelle » dans la rue, à savoir sunnite. Fait-il vraiment l’intérêt de la révolution ? Ou le sien propre et celui de son parti ? Car ses antécédents et son historique ne sont guère rassurants. Il a déjà transigé, plus d’une fois, et s’est déjà prêté, plus d’une fois, à des compromissions et des compromis. Il nous revient en mémoire son choix obstiné de Frangié comme candidat à la présidence de la République, puis son revirement, son compromis présidentiel, son alliance électorale avec celui avec qui il est à couteaux tirés en ce moment, qu’il a contribué à faire élire député, avec qui il partageait le gâteau… jusqu’à l’éclatement de la révolte qui l’a contraint, bien malgré lui, et après 12 jours d’entêtement et de résistance, à remettre sa démission.
Point n’est besoin de remonter plus loin dans son parcours fluctuant, riche en retournements, fausses démissions, scandales et déboires, pour en conclure qu’il trouve bien sa place dans le lot du « kellon yaani kellon » et que sa candidature pour diriger un premier gouvernement « révolutionnaire » est tout à fait déplacée. D’autant qu’il s’accommodait, tant bien que mal, des malversations et de l’incurie du cabinet sortant, ainsi que des précédents. Il se plaisait bien dans la foire et s’entendait avec les larrons. Il laissait faire le gendre à sa guise. Il s’en incommodait parfois, mais dans le laisser-faire et la résignation.
Nous avons l’impression que la révolution est venue servir sa cause, lui permettre d’améliorer ses conditions, de recouvrer ses prérogatives de Premier ministre, de se refaire une santé politique plutôt que de rétablir la santé nationale et remettre le pays sur les rails de la bonne gouvernance, de la transparence et du renouveau! Il a tout l’air d’instrumentaliser la contestation populaire pour se débarrasser uniquement de Gebran Bassil! Il cherche à gouverner sans lui. Et, le connaissant, il finira par gouverner avec lui ! Car il n’en est pas à une trahison, une compromission ou un retournement de veste près ! Il n’aurait qu’à attendre l’épuisement de la contestation pour lui porter l’estocade! D’ailleurs, contrairement au nouveau bâtonnier, et même aux chefs des partis d’opposition, il ne s’est jamais adressé aux révolutionnaires pour leur exprimer son appui. Il ne leur a jamais ouvertement signifié qu’il les a compris, qu’il partage leurs revendications, qu’il compatit avec leurs peines et leurs épreuves. Alors que même le président contesté de la République avait, de bonne foi ou non, lancé à leur adresse un « Je vous aime tous sans exception ». Lui, il est resté muré dans son mutisme teinté de snobisme. On ne connaît pas ses sentiments envers la rue qui ne l’a jamais vu dans ses rangs ! Lui qui s’était retroussé les manches un certain jour de 2011, après avoir été renversé par ceux qui sont devenus par la suite ses alliés, qui avait fait, du haut de sa tribune, son mea culpa et promis de redevenir peuple parmi le peuple pour ensuite prendre le « one way ticket » et disparaître durant des années. Il n’a même pas daigné s’adresser à ce même peuple qui crie sa misère depuis le 17 octobre ! D’où l’urgence, pour les révolutionnaires, de mettre Saad Hariri dans la corbeille des « kellon », n’en déplaise à « sa » rue, et d’exiger un nom propre pour prendre la tête du gouvernement. Les têtes brûlées, qui ont poussé les gens à brûler des pneus, à se brûler les cordes vocales, à se brûler la cervelle, à s’immoler par le feu ou à se pendre, doivent être écartées sans aucune hésitation, et sans délai !
À voir le marasme qui prévaut en ce moment, les tractations qui n’en finissent pas entre les pôles du pouvoir, dans une lutte intestine d’influence, au plus grand mépris de la rue qui se retrouve à la case départ après plus de 60 jours de manifestations non-stop, d’efforts soutenus, de mobilisation assidue, marquée d’activités culturelles et d’événements civiques, on en arrive à craindre que ladite rue, essoufflée et désemparée, ne baisse les bras, de guerre lasse, ne se disperse ou ne débouche sur un cul-de-sac.
Si les révolutionnaires avaient, dès le début, compté Hariri parmi les « kellon », et même placé son nom au haut de la liste noire, en tant que haut responsable du fiasco, ils auraient épargné au pays tout ce temps mort et mortifère et imposé une figure qui leur ressemble à la tête du nouveau gouvernement, avec une équipe d’experts, conformément à leurs aspirations.
Il est encore temps pour eux de le faire… avant que le « contretemps » ne vienne tout défaire.
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