Hors de ma bulle

Illustration tirée de l'histoire «Em Yasser wa Koub el Halib» © 2020 du livre «Hekayat Setti» (© 2018, Dar Al Furat)

C’était la première fois que je fréquentais une école libanaise. Dès mon plus jeune âge, je n’avais suivi des cours que dans des écoles palestiniennes. Mes camarades, mes enseignants, le directeur, même l’épicier à l’intérieur de la cour de récréation, étaient Palestiniens. Tout autour de moi était palestinien : le dialecte, le drapeau sur l’un des murs, les articles dans le magazine affiché au mur, nos chansons et nos danses lors des célébrations scolaires, même les messages enfantins et les commentaires écrits aux crayons de couleur sur les portes des toilettes étaient palestiniens. 

17/12/2019

Tout cela a changé. Dès le moment où j’ai mis les pieds au lycée public Omar Farroukh, tout semblait différent. Je me suis rendue compte que j’étais sortie de ma zone de confort, qui m’a soudain paru comme une bulle de gaz flottante, disparue en un clin d’œil. La directrice adjointe m’a lancé un regard depuis la porte de l’administration jusqu’au muret en béton sur lequel j’étais assise, seule. S’approchant de moi, elle a désigné le « hattah » palestinien (keffieh) que je portais sur mes épaules et qui tombait jusqu’à ma taille, me demandant : « C’est quoi ça ? ». Elle voulait dire que j’enfreignais les règles interdisant d’afficher des symboles politiques à l’intérieur de l’établissement. À cette époque, je croyais qu’elle ne connaissait pas la signification de ce tissu noir et blanc, au motif caractéristique. Ma naïveté m’a poussé à lui expliquer, avec mon vocabulaire propre, quel était l’usage du « hattah » et son symbolisme par rapport au peuple palestinien. Mais elle m’a ordonné de l’ôter et de ne plus le remettre à l’école. J’étais furieuse, parce que j’étais fière d’arborer, au premier jour d’école, ce cadeau cousu par une amie de ma grand-mère Sawda.

J’ai pris le « hattah » par l’extrémité gauche et l’ai plié doucement, le glissant dans mon cartable. Mon cœur battait à tout rompre, et j’ai senti quelque chose se briser en moi. Le son de la cloche était différent. Je me suis dirigée vers les élèves qui s’étaient mis en rang dans la cour en quelques secondes. Un enseignant m’a aidée à repérer ma classe et m’a placée au premier rang. La directrice nous a souhaité la bienvenue en ce début d’année. La musique a résonné à travers le bâtiment, et les élèves se sont mis à chanter : « Kullunā lil waṭan, lil ʻulā lil ʻalam, Milʼu ʻayn iz-zaman, sayfunā wal qalam » (Tous pour le pays, pour la gloire et le drapeau, nos valeurs et nos écrits sont enviés à travers les âges). Je savais que c’était l’hymne national libanais, et j’en avais appris les paroles lors des cours d’instruction civique. Bien que j’aie été scolarisée dans les établissements de l’Unrwa, réservés aux Palestiniens, le cursus était largement libanais. Cependant, mon pays n’est pas le Liban ! Pourquoi, alors, les élèves libanais me toisaient-ils parce que je restais silencieuse alors qu’ils étaient debout pour l’hymne national ? Je me tenais là, avec le sentiment amer que ma nationalité d’origine et ma culture nationale m’étaient volées dans cet espace étroit. Les autres adolescents exerçaient involontairement leur pression sur moi. J’ai regardé tout autour de moi, je me suis mise à entonner l’hymne national libanais comme tous les autres.

Personne en classe ne m’appelait par mon prénom, pour mes camarades comme pour les enseignants j’étais « la nouvelle élève ». C’est ainsi qu’ils m’identifiaient et s’adressaient à moi. Ce jour-là, je n’ai pas pu m’intégrer en classe parce que j’étais trop occupée à essayer de comprendre pourquoi on me traitait ainsi. Était-ce en raison de la différence de nationalité et de culture ? La différence n’est pas un problème. C’est même un droit. C’est ce que j’avais appris avec ma sœur lors d’un séminaire sur les droits des enfants, organisé par une ONG, auquel nous avions assisté dans le camp. Mon droit à mon nom, ma nationalité, mon identité, est protégé en vertu de l’article 8 de la Convention sur les droits de l’enfant, et le « hattah/keffieh » palestinien fait partie de mon identité. Bien que je sois convaincue de ce que j’avais appris, ce qui m’arrivait me mettait en colère.

Ce jour-là, je suis rentrée furieuse au camp de Bourj Brajneh. J’ai pensé abandonner l’école, mais cela était impossible vu que mon transfert à cet établissement avait été fait à ma demande. J’ai jeté mon cartable violemment contre la porte d’entrée. Ma grand-mère Sawda était assise face à la porte d’entrée, surveillant les piments rouges alignés à terre sur un chiffon. Elle a levé légèrement la tête, et m’a interpellée : « Hey, petite chipie, pourquoi as-tu lancé ton cartable comme ça ? Il est arrivé quelque chose de grave ? ». Je lui ai rendu le « hattah » en lui disant que je n’en aurai plus besoin. Elle m’a grondé comme elle le fait d’habitude, pensant que j’agissais ainsi par indifférence. Je lui ai alors expliqué ce qui s’était passé à l’école et comment la responsable m’avait enjoint de cacher le « hattah ». J’ai ajouté : « Ils veulent même que je devienne Libanaise, ils n’ont joué que l’hymne libanais, pas le palestinien ! ». Ma grand-mère Sawda s’est moquée de ma réaction excessive, et m’a demandée de lui ramener le broyeur de piments rouges de sous l’escalier. Elle me l’a pris des mains et a placé un pot sous le tamis du broyeur, puis a commencé à introduire les morceaux de piments séchés dans l’orifice. « Je vais maintenant te démontrer que tu as été la fautive aujourd’hui », a-t-elle dit froidement. J’étais surprise par sa dernière phrase, parce qu’elle me connaît si bien – j’étais sa seule petite-fille à avoir eu le privilège d’écouter ses histoires au moment du coucher, il y a des années. Elle a ajouté : « Ne prononce pas un mot avant que je n’aie terminé. »

Sawda m’a expliqué que ce qui s’était passé était normal. Pourquoi passeraient-ils l’hymne national palestinien dans une école libanaise ? Est-ce que l’hymne national libanais était entonné tous les matins dans les établissements de l’Unrwa ? Plus encore, participer au chant ne signifiait pas que j’avais perdu mon identité ou que j’étais devenue Libanaise. « Tu es d’origine palestinienne, de Kweikat, le village de ta grand-mère et de ton grand-père », a-t-elle insisté. « Personne ne peut t’ôter ce qui coule dans tes veines. Ma chère fille, chacun en ce vaste monde a un pays, une identité et des traditions qui lui ressemblent et qu’il doit préserver ». Elle a ajouté que nous vivions au Liban depuis la Nakba et qu’il était utile que les deux cultures se mélangent parce que cela les enrichirait. Elle a évoqué la boutique de mon grand-père hors du camp, où il traitait avec des clients de différentes nationalités. Ce jour-là, ma grand-mère n’a bien sûr pas oublié de mentionner les parents de ma mère qui, bien qu’ils aient été naturalisés libanais dans des circonstances politiques particulières, continuaient à vivre dans le camp, près des leurs.

Les mots de Sawda m’ont fait réaliser à quel point je comprenais mal les raisons de ma colère. J’étais honteuse de mon comportement inapproprié à son encontre. Remarquant mes joues rouges, elle a conclu : « Ton nom est Tahani Nassar, personne ne s’adresse à toi autrement. Avant que tu ne te changes, rappelle-toi que le « hattah » n’est pas un symbole politique, et dis à ton professeur que ton grand-père le portait sur la tête quand il labourait la terre à Kweikat. »

Ce jour-là, j’ai beaucoup appris. Sawda a toujours été un bon professeur, malgré sa personnalité stricte et sa nature revêche, que la plupart des membres de la famille et, peut-être, les voisins ne supportaient pas. Je me demande aujourd’hui si j’aurais été la personne que je suis devenue sans sa sagesse et sans le camp qui a façonné mon appartenance à mon identité nationale. Il n’a pas été facile à mes aïeux de traverser la frontière libano-palestinienne à pied en 1948, à la recherche d’un refuge pour leurs enfants. Le camp n’est probablement pas un lieu idéal pour des enfants. Il a cependant été pour moi et pour toute ma génération un endroit qui nous a assuré nos droits en tant qu’enfants, un endroit sûr pour grandir. Parmi les étroites ruelles et les quartiers modestes, nous avons joué la « zahfa » et couru derrière le marchand de « kaak » quand il oubliait de nous donner une poignée de thym dans du papier. Dans le camp, les portes des maisons restaient ouvertes depuis le matin. Les passants pouvaient voir les réunions autour d’un café le matin, ou d’un thé l’après-midi. Les murs du camp étaient couverts de dessins et de citations qui contribuaient à renforcer notre identité, allant d’une carte complète de la Palestine avec tous les noms des villages déplacés de la Haute Galilée, jusqu’à l’image du personnage de « Hanzala », qui était notre ami quand nous avions son âge, et qui a supporté nos bêtises le jour où nous avions frotté nos crayons de couleurs jusqu’à leur épuisement afin de lui changer la couleur de ses habits. Bref, c’est l’endroit qui nous a donné, en tant qu’enfants palestiniens, le droit de vivre notre identité en termes de langue, d’us et de coutumes, et qui nous a appris dès notre plus jeune âge que nous étions de nationalité palestinienne dans un environnement libanais, où les enfants portent la nationalité de leur pays. Parce que c’est leur droit, le nôtre et celui de tous les enfants de la terre.

Tahani Nassar est auteure palestinienne, professeur universitaire et directrice du « Dar-the Creative Hub ». 



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