Planter les graines de la révolution

© Dessin de Lina Daouk-Öyry, professeur agrégé à l'Université américaine de Beyrouth et activiste

La présence et la participation des jeunes et des étudiants à la révolution d'octobre ont marqué un précédent important dans la forme et le contenu des mouvements de protestation civile.

17/12/2019

Un grand nombre de parents, venus protester pour les droits de leurs enfants, ont tenu à les amener avec eux et à leur expliquer en quoi consiste exactement une révolution.

« Ceci enseignera à nos enfants ce qu'ils n'apprendront pas dans une salle de classe », a affirmé au quotidien an-Nahar Lina Daouk-Öyry, professeure agrégée de comportement organisationnel à la Olayan School of Business (OSB) de l'AUB et mère de deux enfants. « Je suis mère de deux enfants non-Libanais, qui n'ont pas droit à la nationalité libanaise, bien qu'ils soient nés et aient grandi au Liban », a ajouté la jeune femme, mariée à un Finlandais.

Lina Daouk-Öyry n'était pas la seule à avoir protesté contre son droit à transmettre la nationalité à ses enfants et à son époux. Sylvana Ghandour-Barrois, mère de deux enfants et mariée à un ressortissant français, s'est également joint à la manifestation. « Je suis ici pour les droits de mes enfants. Ils sont tous deux jeunes et ils se posent beaucoup de questions à ce stade de leur vie. Ils commencent à tout remettre en question », a-t-elle déclaré.

Mais le droit à la nationalité n'était pas la seule raison pour laquelle Lina Daouk-Öyry et Sylvana Ghandour-Barrois se sont présentées pour participer aux manifestations. Elles faisaient partie d'un cercle plus large de parents qui prenaient part chaque matin aux rassemblements et initiatives de nettoyage, ainsi qu'à la démarche de Storytelling et Arts N 'Crafts qui, grâce à des activités amusantes et des techniques centrées sur le concept de patriotisme, visent à inculquer aux enfants le sens de la citoyenneté.

« Ces initiatives sont des expériences éducatives très importantes pour les enfants. Il est important que les parents laissent leurs enfants participer à la révolution, car c’est la révolution qui façonnera leur avenir », a déclaré Lina Daouk-Öyry, qui a co-organisé plusieurs cours destinés aux enfants.

Cependant, tous les parents n'ont pas le luxe de participer à « la tente », comme on l'appelle maintenant, mais cela ne les empêche pas de se montrer avec leurs enfants et de se rendre sur la place qui leur est la plus proche.

« C’est la première fois que j’entends parler d’une tente dédiée aux activités des enfants et nous aurions bien aimé avoir une telle tente à Tripoli », a déclaré à an-Nahar Fatmé al-Dirani, âgée de 38 ans. « Mais cela ne m'empêchera pas d'amener mes enfants avec moi chaque jour auprès des manifestants et de leur expliquer ce pour quoi nous nous battons ». La jeune femme admet qu'expliquer la révolution à ses enfants n’était « pas chose facile », mais l'envie de leur faire comprendre sa signification était plus forte que celle de « les laisser tels quels, sans la moindre idée de ce qui se passe autour d'eux ». Son fils Ahmed, âgé de sept ans, avait des questions de base auxquelles elle avait trouvé difficile de répondre. « Il m’a posé des questions telles que "Qu'est-ce qu'une révolution ?", et "Pourquoi luttons-nous ?", et "Pourquoi ne pouvons-nous pas nager dans la mer ?". C'était difficile de répondre à toutes ces questions. »

En fait, presque tous les parents avec lesquels an-Nahar s'est entretenu ont souligné l'importance d'utiliser des jeux et des techniques spéciales pour rapprocher de leurs enfants le concept de la révolution.

Faten Merashly, mère d'un ado de 17 ans atteint d'autisme, a utilisé des tableaux et des graphiques pour expliquer à son fils en quoi consistait la manifestation. « Même si Mahmoud (son fils) est atteint d'autisme, cela ne veut pas dire qu'il ne peut pas conceptualiser ce qu'est une révolution", a déclaré Mme Merashly, qui a amené son jeune garçon avec elle à la révolution.

« Lorsque les gens défendent leurs droits, ils enseignent inconsciemment à leurs enfants à faire de même, ce qui est une très belle chose », a déclaré Lina Daouk-Öyry.

Les jeunes des écoles et universités ont également pris part aux manifestations. Si les enfants ont besoin de conseils pour interpréter ce qu'est une révolution, les étudiants, eux, prennent certainement le taureau par les cornes, descendent dans la rue et défilent avec leurs aînés des universités, scandant des slogans anti-corruption et anti-gouvernementaux.

Ahmed Fallah, un élève de sixième année âgé de 13 ans, a confié à an-Nahar que son père devait cumuler deux emplois pour lui permettre de suivre des études, ce qui « était injuste ». « Mon père travaille beaucoup et ses patrons le payent à peine. Pourquoi doit-il travailler si dur pour m'éduquer ? L'éducation doit être gratuite », a-t-il déclaré au quotidien. Il convient de noter que l'enseignement primaire est gratuit et obligatoire dans les écoles publiques au Liban.

Ali, un autre élève âgé de 14 ans, s'est plaint de la différence tangible dans la qualité de l'enseignement entre les écoles publiques et privées. « Je suis actuellement dans un établissement public. J'ai toujours entendu dire que les écoles privées sont meilleures. Pourquoi doit-il en être ainsi ? Les écoles publiques appartiennent à l’État, elles devraient être meilleures », a-t-il dit au journal.

Rania, âgée de 16 ans et résidant à Saïda ne souhaitait pas divulguer son vrai nom. Elle a déclaré à an-Nahar que, mercredi, les élèves du complémentaire se sont rassemblés devant son école à 7h30 puis ils se sont dirigés ensemble vers la principale zone de manifestation de la ville, carrefour Élia. « Nous sommes dans la rue pour nous offrir un meilleur avenir, car la plupart d'entre nous obtenons notre diplôme sans aucune possibilité d'emploi et sommes obligés de quitter le pays », a-t-elle affirmé.

De nombreux amis de Rania ont fait écho à ses impressions en marchant à travers tout le Liban, galvanisant le pays avec leurs chants et leurs slogans. « Thawra ! Thawra ! Thawra ! », scandaient-ils.

Pour ce qui est des étudiants, leurs demandes étaient principalement axées sur la recherche de travail dans un pays qui affiche l'un des taux d'emploi les plus élevés du monde arabe. « Tout ce que nous demandons, c'est le droit à un emploi décent après l'obtention de notre diplôme », a lâché avec colère Koussaï, âgé de 20 ans. « Nous avons le droit à un avenir sûr où nous pouvons aider nos familles sans constituer un fardeau pour elles ».

La voix des étudiants n’est pas passée inaperçue, plusieurs médias ayant qualifié leur protestation de deux jours de l’une des plus grandes manifestations étudiantes de l’histoire du Liban.

Mayssa Ajjan est journaliste au quotidien an-Nahar



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