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Culture

Phat2, manipulateur de lettres

L’artiste de la semaine

Qui aurait pensé qu’un jeune garçon féru de géométrie, d’algèbre et d’anglais serait un jour ce grand graffeur qui manie aussi bien la bombe que les idées ? Rien que deux mots, « Beyrouth Hakat » (Beyrouth a parlé), dessinés par l’artiste anonyme sur les murs du centre-ville, recèlent en eux toute la puissance de la révolution.

Danny MALLAT | OLJ
13/12/2019

À l’école, il trouvait un certain plaisir à aborder la troisième dimension en volumétrie, à tracer des lignes dans l’espace et à jongler avec les chiffres. « Les autres matières ne m’intéressaient que très peu, avoue Phat2, et d’ailleurs je ne faisais jamais l’effort, comme si quelque part je préfigurais mon avenir. » Cet espace réduit aux limites d’un cahier ou d’un tableau noir qui se remplissait de formes et de figures, c’est dans la rue que, plus tard, l’artiste le transposera, et la géométrie s’avérera un atout très important pour le métier pour lequel il était prédestiné.


Adolescent provocateur
Il est né en 1989, et aussi loin que ses souvenirs le portent, le dessin faisait partie de sa vie. « Enfant, je croquais les caractères des dessins animés qui passaient à la télé, comme Tom and Jerry ou Dexter, j’avais une fascination pour les cartoons et les comics. J’aimais particulièrement reproduire les titres et découvrais étrangement qu’il existait un lien très fort entre la typographie du logo ou des titres et l’histoire elle-même. Je faisais une association et réalisais que l’on pouvait placer l’histoire dans son contexte à partir de la manière dont les lettres du titre étaient dessinées, et surtout entrevoir l’influence de ses créateurs et de leurs origines. »

Lorsque plus tard, au cours de sa jeunesse, Phat2 découvre Linkin Park, un groupe de rock métal américain et leur album Hybrid Theory, il lui apparaît d’une manière très explicite que les visuels (sur les pochettes des albums, par exemple) allaient de pair avec le son : « Je sentais que je pouvais imaginer exactement à quoi ressemblerait leur musique juste en regardant la pochette du disque. Cela m’a donné envie de faire la même chose. Les œuvres réalisées aux pochoirs avec des croquis, des gribouillis, des stylisations et des logos… m’inspiraient. J’opte alors pour une licence en graphic design. » Élève dans une école française durant toute sa scolarité où tout était fait à la française, il se spécialise en graphisme dans des universités américaines. « J’ai toujours aimé la musique, les films et la langue anglaise. » Plus tard dans ses graffitis, il privilégie les mots et les phrases de cette langue. « C’était pour moi un objectif afin de pouvoir un jour m’exporter et traverser les frontières. Me connecter avec des artistes de scènes différentes et internationales était la voie à suivre. C’était un choix stratégique. Je suis trilingue, mais je m’associe plus à la culture occidentale qu’à la culture orientale. La première fois que j’ai été réellement exposé à de vrais graffitis, c’est quand j’ai tenté, sur les murs de mon quartier, d’imiter ce que j’avais vu dans Hybrid Theory, c’est la culture hip hop et la pure culture américaine qui m’ont beaucoup influencé. »

Au rythme de sa culture
Avant d’investir la rue, Phat2 a exploré tous les rouages et les techniques de l’imprimerie. Il commence à pratiquer sur papier en 2003 et, en 2008, il peint son premier morceau de rue et, depuis, ne s’est jamais plus arrêté.

Artiste, mais aussi lecteur et écrivain passionné, il a d’abord choisi Phat comme pseudonyme : c’était un nom cool en référence à son surpoids. Et lorsqu’il découvre que Phat1 existe en Nouvelle-Zélande, il ajoute le chiffre 2 un peu plus tard. Fort de son éducation musicale principalement anglo-saxonne (le heavy metal et le hip hop), c’est au son de la musique que Phat2 crée. Il lui arrive de cueillir des paroles d’une chanson ou des lettres d’un titre et de les reproduire.

Il décrit Beyrouth comme étant ouverte à toutes sortes de styles du monde, une ville à la réputation très cosmopolite et au tournant de ses rues le Street Art s’y décline en une multitude de variations dans les styles. « Vous pouvez trouver littéralement tout. Wild style, 3D, Bubble, fresques murales, lettres arabes, portraits réalistes, calligraffiti, personnages, grandes productions et pochoirs ! »

Cet artiste qui ne saurait entrer dans une seule case revendique sa liberté de création ainsi que sa volonté de toucher le plus grand nombre. Il avoue avoir une tendance à vouloir tout expérimenter et à peindre autant de styles différents pour élargir ses horizons le plus possible. « Je suis un dans l’universalité, et je ne peins presque jamais le même style deux fois. Je suis également le plus gros bombardier de la ville depuis longtemps. Mais si je devais absolument me glisser dans une catégorie, je dirais que j’appartiens au monde des lettres. Mais ne vous méprenez pas, j’adore le graff arabe. Je n’ai rien contre. Je l’ai fait, je le fais et je continuerai de le faire… Beyrouth Hakat » , qui s’inscrit en lettres arabes sur les murs du Grand Théâtre place Riad el-Solh, commanditée par Art of Change, en est l’exemple. L’association qui a curaté plus de 70 graffitis sur les murs de Beyrouth depuis le début de la thaoura organise par ailleurs une exposition reproduisant ces œuvres, dans son studio à Hamra, immeuble Assaf.


Naissance en 1989

2008

Premier graffiti.

2010

Inauguration du « Souk el-Ahad, Hall of Fame », un mur de graffitis qui contenait des œuvres de certaines des figures les plus importantes.

2011

Première pièce peinte dans un train en Europe.

2012

Participation à « White Wall », une exposition collective d’artistes libanais et internationaux au Beirut Art Center.

2013

Participation à « Mr. Freeze », une exposition collective et Graffiti Jam mettant en vedette des artistes internationaux qui a eu lieu à Toulouse, France.

2014

Ouverture de « Burners » (plus tard connu sous le nom de One Line Graffiti Central), la première boutique de graffitis entièrement dédiée à la scène libanaise.

2016

Peinture de son premier bâtiment complet, situé à Nabatiyé, et tournée Graffiti en Europe en passant par Berlin, Paris, Barcelone, Toulouse et Prague. Suivi d’une résidence d’artiste à l’Arab Street Art Camp à Sfax, Tunisie.

2018

A quitté Beyrouth après 30 ans pour s’installer dans la montagne libanaise



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