Cette révolution est notre vengeance à nous, la génération de la guerre. La vengeance de la vie, et non la vengeance d’un camp contre l’autre. Comme le veut la loi de la vie, elle est arrivée du côté de nos enfants, ces jeunes qui ont admirablement compris qu’il ne servait plus à rien de se lamenter et que pour reprendre notre pays des mains de cette classe politique criminelle et mafieuse, il fallait l’arracher avec leurs griffes, quels que soient les sacrifices que cela impliquait.
Notre rôle à nous a été d’abord d’émerger de nos cendres (aussi bien celles des bombes que celles, plus cachées, de nos âmes), de soigner nos traumatismes, de nous reconstruire une vie (ou un semblant de vie) et surtout de perpétuer la mémoire de l’horreur en refusant l’amnésie forcée à laquelle on nous a obligés. Notre rôle a été de rester conscient de l’odieux chantage qu’ils ont exercé sur nous depuis 1990 : notre « paix » en échange de leur impunité et de l’amnésie.
Certes, le silence des canons a été pour nous la seule priorité à laquelle notre instinct de survie s’est accroché après toutes ces années où nous avions côtoyé l’innommable et la mort de si près. Certes, nous avons été longtemps grisés par le seul fait de pouvoir échanger les matelas de fortune de nos nuits passées à l’abri contre un canapé tranquille ou un lit douillet, de pouvoir traverser une route sans être tués par un franc-tireur, d’oser sortir de chez nous sans craindre le sifflement menaçant de l’obus prêt à nous emporter dans un éclair. Mais si en 1990 il a suffi de cette paix artificielle pour nous donner l’illusion de reprendre une vie « normale », nous avons réalisé quelques années plus tard que cette paix ne pouvait suffire si elle n’était pas accompagnée de sa sœur jumelle, la dignité.
En parlant de dignité, je ne veux pas seulement dire « vivre dignement », dans un pays où nos droits essentiels sont systématiquement bafoués, ignorés, humiliés, pillés depuis des années par les mafieux du pouvoir. Pour moi, vivre avec dignité, c’est pouvoir se regarder dans le miroir et affronter notre regard intérieur sans honte : or comment aurions-nous pu continuer à nous regarder en face au-delà du 17 octobre si la révolution n’avait pas éclaté ? Comment aurions-nous pu continuer à retenir notre rage, notre colère et notre frustration devant le spectacle de notre pays qui s’effondre à cause de cette même impunité que nous avons fini par accepter, épuisés d’avoir mené trop de batailles stériles ? Comment aurions-nous pu rester enfermés dans ce syndrome de Stockholm que beaucoup de nos concitoyens n’ont cessé de perpétuer stupidement et lâchement, alors que nous en connaissons tous, grâce à notre intelligence, notre culture et notre lucidité, la porte de sortie et la voie de la guérison ? En fait, cette révolution dormait quelque part en nous… mais il a fallu l’étincelle de la jeunesse pour l’allumer !
Avec la merveilleuse énergie de la vie, nos jeunes sont venus nous offrir la plus belle des thérapies collectives, la plus belle des réconciliations nationales, ce pont en or, fait de cris, de révolte et de pureté. Ce pont qui a relié, en un jour, le passé et le présent en une seule et même étreinte de tolérance et d’amour. Ces jeunes sont venus nous dire : « Ce que vous n’avez pas osé continuer à faire, nous le ferons pour vous, pour votre douleur silencieuse qui a trop duré, mais surtout pour notre avenir dont nous sommes désormais les seuls maîtres. »
Par ce soulèvement spontané, fulgurant et contagieux, qui n’est autre que le reflet de ce simple « clic » par lequel ils gèrent avec audace leur vie et leur connexion planétaire, ils sont venus nous offrir ce cadeau inespéré : ce plat merveilleux de la vengeance ! La vengeance pour notre enfance et notre jeunesse qui ont été volées, broyées, pétries de sang, de larmes, de poudre, d’exil et de souffrance! Celle de la vie qui triomphe de tout !
On dit que la vengeance est un plat qui se mange froid. Certes, ce plat qui nous revient après 29 ans est extrêmement froid… mais son goût est merveilleusement délicieux !
On ne vous le dira jamais assez : Merci les jeunes du Liban ! !
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