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Économie

Restrictions bancaires, accès limité au dollar: les ménages et entreprises dans la tourmente au Liban

Focus

Une importante partie du secteur privé a décidé de se mettre en grève de jeudi à samedi pour faire pression sur la classe dirigeante.

26/11/2019

Le moral des entreprises et des ménages libanais ne cesse de se dégrader près d’un mois et demi après le début d’un vaste mouvement de contestation populaire contre une classe politique jugée corrompue.

Alors qu’ils devaient composer avec une conjoncture en berne depuis de longs mois, leur situation a effet été considérablement compliquée par la fermeture des banques pendant une vingtaine de jours ouvrables en marge des manifestations, ainsi que par les mesures de contrôle de capitaux – transferts, retraits, conversions livres/dollars – que ces dernières ont récemment imposées.

Pour ne rien arranger, l’absence de progrès pouvant mener à une sortie de crise à court terme, 27 jours après la démission du Premier ministre Saad Hariri, laisse craindre les scénarios les plus funestes aux représentants du secteur privé. Plusieurs sources proches du Rassemblement des dirigeants et chefs d’entreprise libanais dans le monde (RDCL World) évoquent ainsi la possibilité que 50 % des entreprises mettent la clef sous la porte dans les deux mois en l’absence d’évolution.

« Soyez responsables, même si ce n’est que pour cette fois », a tonné de son côté le président du syndicat des propriétaires de restaurants, cafés, boîtes de nuit et pâtisseries, Tony Rami, dans un communiqué publié hier apostrophant les dirigeants du pays et les exhortant à former un gouvernement compétent dans les meilleurs délais. Il craint que 200 établissements de ce secteur ferment leurs portes « ce mois-ci », ce qui porterait à « 465 » le total des fermetures enregistrées « en trois mois ». « La situation est tellement grave que les organismes économiques ont décidé de se mettre en grève de jeudi à samedi pour faire pression sur les dirigeants », rebondit de son côté le président du syndicat des propriétaires de supermarchés Nabil Fahd. Présidée par le ministre sortant des Télécoms, Mohammad Choucair, l’organisation a adopté cette mesure à l’unanimité. Contactée, l’Association des banques du Liban (ABL) n’a pas encore décidé si elle allait suivre le mouvement.


Dollar à plus de 2 050 livres
S’ils reconnaissent l’impact de la conjoncture et des manifestations, la majorité des entreprises et ménages interrogés par L’Orient-Le Jour considèrent cependant de façon unanime que les mesures de contrôle de capitaux prises par les banques ont largement contribué à aggraver les choses. Ces restrictions, qui, bien qu’illégales, ont malgré tout été officialisées il y a un peu plus d’une semaine par l’ABL, se sont ajoutées à celles adoptées à la même période par la Banque du Liban (BDL) pour limiter la circulation du dollar hors du secteur bancaire.

Cette combinaison a logiquement eu un impact considérable sur la demande de billet vert dans les bureaux de change où son prix est monté en flèche, passant d’environ 1 600 livres pour un dollar avant le 17 octobre à plus de 2 050 livres hier en moyenne. « Cela représente plus de 35 % de hausse par rapport au prix officiel de 1 515 livres fixé par la BDL et toujours applicable pour les transactions bancaires. Et il augmente tous les jours », se désole Nabil Fahd. « Conséquences : les commerçants sont contraints d’augmenter leurs prix sur le marché pour limiter les pertes, dans des proportions qui évoluent désormais chaque jour », ajoute-t-il. Certains commerçants – grossistes comme détaillants – hier comptaient le dollar à environ 1 980 livres. Dans certaines enseignes, les employés demandaient à leurs directions à quel prix ils devaient compter le dollar lorsque les clients souhaitent régler en livres.

Les restrictions imposées par les banques ont également lourdement compliqué les transferts à l’étranger, que ce soit pour les entreprises ou les particuliers qui doivent les justifier en fournissant des documents attestant d’un caractère d’urgence ou de la régularité de l’opération. Mais dans les faits, ce système est perçu par de nombreux clients comme un moyen pour les banques de retarder le plus possible le traitement des ordres de transfert, voire un prétexte pour refuser de les exécuter. Un entrepreneur assure ainsi n’avoir toujours pas eu de réponse de la direction de sa banque concernant l’ordre de virement à son fournisseur, une opération « habituelle » pour laquelle il a pourtant fourni tous les documents demandés une semaine plus tôt.

Un particulier, père de famille, reproche pour sa part à sa banque d’avoir refusé de virer plus de 1 000 dollars sur le compte de sa fille étudiant dans un des pays de l’Union européenne, alors que ce montant n’était pas plus élevé que ceux qu’il lui expédiait chaque mois. « On m’a finalement expliqué que c’était parce que le compte destinataire était relié à une carte de crédit. Heureusement, j’ai pu transférer cette même somme sur le compte de mon fils qui est également à l’étranger et dont le compte était relié à une carte de débit », a-t-il exposé.


DAB régulièrement à sec
« De fait, il est réellement devenu très difficile, pour un entrepreneur ou un particulier, de transférer à l’étranger des dollars déposés sur un compte, même courant, à moins que ce soit des dollars “frais”, virés depuis l’étranger ou directement achetés sur le marché secondaire », confirme Nabil Fahd. Selon plusieurs témoins, ces difficultés varient d’une banque à l’autre. « Certains établissements proposent à leurs clients depuis le début du mois d’ouvrir un compte spécifique dans lequel ils peuvent déposer des dollars “frais” pour réaliser leurs transactions en dollars presque sans restrictions », indique pour sa part un gérant d’entreprise qui possède des filiales à l’étranger.

Enfin, entrepreneurs comme ménages pointent du doigt les limites imposées par les banques pour les retraits d’espèces. Si les plafonds des retraits en livres restent relativement confortables, que ce soit par carte ou via les agences, c’est en revanche plus compliqué pour ceux en dollars. « La limite hebdomadaire a été fixée par l’ABL à 1 000 dollars au guichet, mais au final, les établissements qui accordent autant sont assez rares », regrette un entrepreneur, rappelant que les plafonds de retrait par carte sont encore plus bas. À ces restrictions s’ajoute le fait que les distributeurs automatiques de billets (DAB) sont plus rapidement vidés qu’ils ne sont remplis. « Nous n’avons pas changé de rythme, ni de quantité de billets fournis, mais les DAB sont littéralement pris d’assaut par les clients », confie une source au sein d’une banque dont les distributeurs ont été régulièrement mis à sec ces derniers jours. Le fait que les retraits d’espèces via les DAB soient de plus en plus compliqués pousse en outre une grande partie des clients à assiéger les guichets des banques.

Pas de visibilité
Face à ces restrictions bancaires conjugués, entreprises et particuliers aux quatre coins du pays se retrouvent pris au piège, en commençant par les commerçants. « Tout le monde regarde avec inquiétude le niveau de ses stocks sans pouvoir se projeter au-delà de deux jours. Ce qui semblait encore être une situation difficile mais gérable il y a une semaine ne l’est plus aujourd’hui », résume Nabil Fahd.

Dans le Nord, le gérant d’une des plus importantes chaînes de supermarchés pense mettre la clef sous la porte d’ici Noël si la conjoncture ne s’améliore pas. « Ma clientèle a diminué de moitié, tandis que les prix des produits que je distribue sont calculés sur une base de 1 700 livres pour un dollar dans le meilleur des cas. Conséquence : je travaille à perte et chaque jour qui passe me rend moins solvable que la veille », témoigne un gérant d’une importante chaîne de supermarchés basée dans le Nord. Il assure en outre que les commandes qu’il a passées à des grossistes locaux qui distribuent des produits importés étaient rarement honorées. « Pour 100 boîtes de biscuits commandées, j’en ai reçu cinq », confie-t-il en guise d’exemple. D’autres ne sont pas aussi patients, à l’image d’un gérant d’une petite échoppe (dekken) dans la banlieue de Beyrouth qui a, lui, déjà décidé de fermer boutique. « J’ai arrêté de renouveler mes stocks il y a environ un mois », confie-t-il en terminant de déblayer son fonds de commerce.

Un brasseur basé à Beyrouth se prend, lui, la tête à deux mains. « Je me suis lancé dans cette activité il y a peu, ce qui fait que j’ai actuellement beaucoup plus de mal à convaincre la banque que les commandes de matières premières que je souhaite passer à l’étranger correspondent à mon volume d’activité normale », expose-t-il. Comme beaucoup d’entrepreneurs, il doit de plus investir beaucoup de temps pour trouver suffisamment d’espèces pour payer ses employés. Si de nombreuses sociétés ont pris le pari de tenir aussi longtemps que possible, certaines d’entre elles ont dû pour cela réduire les salaires de leurs salariés. « L’hôtel dans lequel je travaille n’a pu me payer que 50 % de mon salaire d’octobre et s’est engagé à me régler le reste plus tard. Pour novembre et décembre, mes horaires ont d’ores et déjà été diminués de moitié », raconte un employé.


Sacrifices
Enfin la situation n’est pas plus simple pour les ménages, qui doivent déjà faire face à une hausse des prix qui peut varier d’un commerçant à un autre. Si l’ABL avait suggéré aux clients des banques du pays de privilégier les paiements par carte et par chèque aux espèces, de nombreux établissements – notamment les stations-service – n’acceptent plus que les espèces. « Les entreprises sont de plus en plus méfiantes à l’égard des banques et préfèrent privilégier les espèces aux autres moyens de paiement. C’est beaucoup dû au fait qu’il n’y a rien de clair concernant les mesures de contrôle de capitaux mises en place par les banques, que même leurs employés ne parviennent parfois pas à détailler ou justifier », explique le brasseur interrogé. « Beaucoup d’entrepreneurs sont conscients de la gravité de la situation économique et sont prêts à faire des sacrifices. Mais il faut une ligne conductrice », conclut-il.

Enfin, certains ménages n’ont plus d’autres choix que de faire des sacrifices. Une mère de trois enfants résidant dans le nord du pays confie à L’OLJ que sa fille, ingénieure, qui vit dans un foyer à Beyrouth, va désormais effectuer quotidiennement le trajet en transports publics parce qu’elle n’a plus les moyens de payer les frais de logement, facturés en dollars. « Le propriétaire demande 1 800 livres pour un dollar, contre 1 500 livres avant les événements », déplore-t-elle. « Le salaire de ma fille, déjà réduit de 50 % à cause des deux semaines de fermeture, ne lui suffit plus pour couvrir ses coûts », déplore la mère de famille.


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Gros Gnon

Le problème de la classe dite "pauvre" existe depuis longtemps.

La classe dite "moyenne" commencera à se rendre compte que la situation est grave lorsque les bonnes philippines et sri-lankaises ainsi que les ouvriers et autres concierges syriens ou egyptiens commenceront à quitter le pays s'ils ne peuvent plus être payées en dollars.

Quant à la classe dite "aisée", ou "politico-aisée", leur seul souci sera de savoir si Aïchti aura la dernière collection d'hiver à temps, s'ils accepteront des dollars tirés sur des banques suisses, et surtout si Air France se mettra en grève pour Noël comme chaque année...

BOSS QUI BOSSE

Il se trouve que la rue libanaise fait grandement concurrence aux bars nightclub et restaurant.

Et aux lupanars aussi.

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