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Idées

Portefeuilles ministériels : se méfier du chant des sirènes

Point de vue
Jad CHAABAN | OLJ
16/11/2019

Plus de deux semaines après la démission de Saad Hariri, le feuilleton de la Bourse des candidatures à la présidence du Conseil a connu ces derniers jours un nouveau rebondissement, sous forme de provocation. Le choix d’une personnalité telle que Mohammad Safadi, pressenti pour diriger un gouvernement mêlant des figures politiques traditionnelles à quelques « technocrates » qu’ils auront coopté, illustre à nouveau tout le mépris de cette classe dirigeante pour la protestation en cours et sa principale revendication : la fin d’un système inefficace et corrompu.

Quant à la composition potentielle de la partie technocratique de ce futur gouvernement, elle fait l’objet depuis plusieurs jours de fuites organisées, sous la forme de liste de noms s’apparentant à des formations d’équipes de football ou un casting pour le concours de « Mister/Miss Lebanon » ! Or, qu’elles proviennent de certaines personnalités convoitant un portefeuille ministériel et désirant ainsi tester l’opinion publique, ou de certains groupes proches du pouvoir qui espèrent par ce biais semer la confusion et la discorde parmi les manifestants, ces listes n’ont pour effet que de détourner l’attention des objectifs réels de la protestation.

Composer avec le pouvoir

Leurs instigateurs semblent ainsi ignorer que la révolution du 17 octobre n’est la propriété de personne. La légitimité des gouvernants ne peut provenir que du peuple, à travers les élections ou des consultations populaires. Or, ce que réclame la très grande majorité des protestataires est bien un changement du régime politique dans son ensemble, par le biais d’étapes successives et claires : la nomination d’un gouvernement de transition, dont les membres n’appartiennent pas aux partis au pouvoir et dont la tâche principale serait le sauvetage économique et social du pays, ainsi que la lutte contre la corruption et la récupération des fonds pillés par un pouvoir judiciaire véritablement indépendant. Ils demandent aussi l’organisation d’élections anticipées, qui seraient précédées par une nouvelle loi électorale plus juste (et prévoyant notamment une baisse de la majorité électorale, un élargissement des circonscriptions et un plafonnement des dépenses de campagne). Par ailleurs, en raison de la déconnexion manifeste avec les aspirations des manifestants qu’ont dévoilée ses dernières interventions (auxquelles s’ajoutent une attitude et des formules pour le moins provocatrices), la démission du président de la République s’est récemment imposée parmi les revendications phares, quoique difficilement réalisable…

Dans ce contexte, les quelques groupes qui, au sein du mouvement, discutent de la composition du futur gouvernement, des qualités ou des compétences requises pour ses membres, voire de son programme de travail, passent à côté d’un problème fondamental, lié à la nature de la transition à venir. Le soulèvement populaire a réalisé un premier objectif : le renversement d’un gouvernement qui s’est montré incapable d’entreprendre des réformes justes et crédibles et de juguler la crise économique et sociale. Cependant, compte tenu de sa nature pacifique, la satisfaction du reste de ses revendications passe nécessairement, du moins pour les plus urgentes d’entre elles, par les partis au pouvoir. La priorité est donc de réussir cette période de transition avant la tenue d’élections anticipées.

D’ici là, rédiger les meilleurs programmes gouvernementaux possibles ou désigner les meilleurs candidats ne servira pas à grand-chose. Car si les protestataires pourront peut-être engranger quelques gains sur sa composition, le prochain gouvernement fera toujours partie du pouvoir en place : il devra obtenir la confiance sur son programme du Parlement actuel et travailler, du moins dans un premier temps, avec des hauts fonctionnaires nommés par les partis au pouvoir. Pour l’essentiel, ils devront ainsi se résigner à composer, voire à « concubiner », pendant un certain temps avec le pouvoir en place, et ce sans baisser les armes. Pour eux, le défi principal ne porte donc pas sur le bazar des nominations ministérielles, mais sur la capacité à trouver des moyens efficaces pour veiller à ce qu’un programme gouvernemental répondant à leurs demandes prioritaires soit adopté et appliqué. Il s’agit donc de structurer une opposition populaire autour d’organisations sectorielles et décentralisées capables d’exercer une pression constante sur le gouvernement et les pouvoirs publics.

Vernis de légitimité

Certains considèrent néanmoins que la présence de figures d’opposition au sein du gouvernement pourrait être utile au mouvement en lui permettant notamment d’exercer un contrôle plus direct sur l’action de ce dernier ou de bénéficier d’informations capitales. Or, à la lumière des expériences passées, je reste sceptique quant au succès d’une telle stratégie. Pour deux raisons. La première relève de l’indépendance effective – tant au niveau des positions politiques que des intérêts personnels – par rapport aux partis du pouvoir : n’a-t-on pas déjà vu des ministres « indépendants » faire subitement allégeance au « système » ou à ses partis après leur nomination ? La seconde concerne la capacité d’influence de ces nouvelles figures sur le mode de fonctionnement des institutions : à quoi bon rejoindre un gouvernement, en contribuant ainsi à lui donner un vernis de légitimité populaire, si l’on ne peut réellement peser sur son programme ou la logique de répartition des gains qui détermine la gestion des dossiers ? Céder au chant des sirènes sans avoir obtenu de véritables garanties de la classe dirigeante (aux niveaux de l’exécutif comme du législatif) sur les réponses à apporter aux revendications de la révolution et que cet engagement se traduise aussi bien dans la composition du gouvernement que dans sa déclaration de politique générale serait donc contre-productif.

En tout état de cause, le chemin de la révolution est encore long et ses partisans devront maintenir une pression et une vigilance constantes vis-à-vis de tous ceux qui accéderont aux responsabilités – fussent-ils tous issus de leur rangs – et ce jusqu’à ce que l’ensemble de leurs revendications fondamentales soient satisfaites.

Économiste, militant et ancien président de l’Association économique libanaise (LEA).


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L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

UN GOUVERNEMENT DE TECHNOCRATES INDEPENDANTS AVEC HARIRI COMME P.M. SERAIT L,IDEAL POUR TRAITER DE LA CRISE ECONOMICO-FINANCIERE ET PREPARER DE NOUVELLES ELECTIONS POUR CHANGER LA CAVERNE D,ALI BABA.

Sissi zayyat

La force du futur gouvernement résidera dans le choix des têtes de l’organigramme.
Un premier ministre fort et qui a la capacité de confier les bons dossiers aux bonnes personnes avec des dates précises pour l'exécution des tâches sans faiblir et en fonction des résultats garderait ou pas le ministre en question. Tout le monde filerait droit et on obtiendra des résultats assez rapidement.
Les fonctionnaires qui ne servent à rien ou qui servent à brouiller les ondes seront vite repérés et aussitôt licenciés.
C’est comme ça que fonctionnent toutes les démocraties du monde. Mais le fait de l’avoir manipulé et façonné à leur guise a généré le chaos voulu et assumé par les anciens pour brouiller les pistes. Alors on s’est retrouvé sur la paille

Honneur et Patrie

Ce n'est pas toute la classe dirigeante qui méprise les manifestants mais uniquement le super-vizir Gebran Bassil qui a inventé la légende de la désignation de Mohammed Safadi. Dont acte.

Marionet

Des propos intéressants: un militant qui prend position sur la question cruciale de la composition du gouvernement et qui dit des choses réalistes, un brin cyniques, même si elles ne sont pas forcément faciles à entendre. Oui, il faudra en passer par un nouveau gouvernement "politique" parce qu'il faut un gouvernement en attendant l'organisation d'élections générales. Le pays ne peut pas rester sans gouvernement pendant des mois.

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