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La Dernière

Femmes (libanaises), je vous aime

Photo-roman

Et voilà que d’une même voix, d’un même coup de poing sur la table, elles décidaient de se faire entendre mercredi dernier sur la place Riad Solh...

12/11/2019

La semaine dernière circulait sur WhatsApp et réseaux sociaux l’appel à une marche de femmes démarrant de la place des Martyrs mercredi 6 novembre à 19h. « Venez muni(e)s d’une bougie et d’une casserole », précisaient aussi les organisatrices du rassemblement. J’arrivais sur le lieu avec un léger retard, au moment où les milliers d’entre elles avaient déjà commencé à converger vers la place Riad Solh. Debout dans mon coin, je me suis mis à observer d’un œil circonspect la scène qui s’offrait à moi : cette succession de pas prudents, ces flammes chancelantes au creux de la paume, ces mines chagrinées, ce silence de circonstance seulement interrompu par les tristes comptines qui flottaient dans l’air, les unes plus désuètes que les autres, toutes revenues des tiroirs poussiéreux de la guerre civile. On aurait dit une marche funeste. Atterré et irrité par ce spectacle sirupeux au possible, semblant avoir été accordé au millimètre pour tirer des larmes à Instagram, je n’ai pu m’empêcher de me demander : pourquoi, au cœur d’une époque désinhibée et portée comme jamais auparavant par une énergie féminine, continue-t-on d’apparier les femmes à cette même stature passive et victimaire ? Pourquoi aux femmes les marches et aux hommes les manifestations ? Pourquoi les femmes libanaises doivent-elles, à tout prix, rester cantonnées à l’insupportable cliché du sexe faible ou celui de la pauvre veuve endeuillée ? Pourquoi demeurent-elles synonymes de douceur, d’impuissance et de pacifisme, de tristes mélodies et de bougies larmoyantes quand on assigne les hommes à l’exercice du pouvoir et au maniement de la force ?


C’est leur bataille

Mais voilà que, tout d’un coup, quand je m’y attendais le moins, il se produisait quelque chose de miraculeux place Riad Solh. Quelque chose qui venait, d’un coup sec, balayer toutes mes réticences : une femme de l’âge de ma mère se hisse sur un pylône qui borde le trottoir, s’empare de sa casserole qu’elle se met à frapper de toutes ses forces. Aussitôt, les présentes autour l’imitent. Celles qui n’ont pas de casseroles se ruent dans un même élan vers les barrières métalliques. Elles y grimpent comme des amazones, les secouent et les cognent, crient en pleurant et pleurent en criant alors qu’à mesure, la place, toute retournée, se fond dans un cri de guerre comme on n’en avait peu entendu au cours des trois dernières semaines. Une bande de garçonnets à mobylettes, pensant bien faire, viennent apporter leurs muscles à qui veut bien. Mais ce soir-là, les femmes n’en veulent pas, des hommes, de leurs muscles et leur testostérone. C’est leur bataille. Et de toute manière, ici, au Liban, les femmes ont toujours su se débrouiller toutes seules, à la sueur de leurs cœurs et leurs mains nues.

Rien qu’à les observer, l’émotion m’étrangle la gorge. Pénurie de mots. Chacun de leurs doigts d’où dégouline une rage sourde me déchire le cœur. Je reçois cette rage en plein ventre. De loin, un peu honteux, j’hésite à me joindre à elles. Elles prennent toute la place, le parterre leur appartient. Alors je me contente de regarder cette si belle foule de guerrières chamarrées et, en pensée, je les entoure de mes bras. Je regarde leurs poings rougir au contact du métal qu’elles martèlent. Plus aucune douleur ne les fera reculer. Je regarde les veines qui leur bombent la gorge, les larmes qui, par moments, leur perlent au rebord des pupilles et je sais que si elles sont là, ce n’est pas uniquement pour « faire chuter le système » comme elles le crient pourtant. Conquérantes, elles sont venues faire voler en éclats tous les vieux déterminismes du genre. Taper du poing sur la table du machisme, « prépare un sandwich à ton frère, va chercher des cigarettes à ton père, occupe-toi de ton mari ». Renverser cette table, ensemble, et, dans le même temps, défoncer les verrous du patriarcat qui leur avait ligoté les poignets. Elles sont venues se faire entendre là où on les avait toujours sommées de se taire, « laisse ton oncle, ton père, ton frère, ton mari, ton patron parler ». Elles sont venues, armées seulement de leurs casseroles vides, celles qui n’ont littéralement plus de quoi faire à manger à leurs enfants et qui sillonnent honteusement les rayons du supermarché en se demandant comment elles s’en sortiront à la fin du mois. Et puis, ces casseroles, longtemps symboles de la domestication féminine mais qui, dans leurs mains, par magie, se transformaient en tambours de la guerre !


Elles sont venues…

Elles sont venues, les tirées à quatre épingles, mais en colère, tellement en colère contre une société qui ne cesse de les soumettre à des diktats esthétiques, pétez-vous le nez, gavez-vous les lèvres et la poitrine de silicone, botoxez-vous le front, lissez vos rides, cachez la moindre racine blanche, affamez-vous, faites comme Haïfa, ressemblez à vos poupées de blogueuses ou sinon aucun homme, ce légendaire homme pour sept femmes, ne voudra de vous. Elles sont venues, celles qui ont dû avorter dans le plus grand des secrets, qu’on a mariées de force avec un cousin ou, pire, leur violeur, « pour sauver ton honneur ». Ces femmes à qui on agite sans cesse le chiffon rouge de la réputation, « attention de te donner trop vite à lui, fais-le attendre. Ta réputation est en jeu » ; sur qui on crache et qu’on traite systématiquement de putes seulement parce qu’elles ont le nombril à l’air ou jouissent librement (de leur sexualité). Celles qui ont été contraintes de se recoudre l’hymen parce que, ici, une femme « pas vierge » est souvent exclue du marché de la femme bonne à marier. Elles sont venues, les non-mères qui sont contraintes de baisser la tête à chaque fois qu’on leur pose, en les toisant, la question piège : « Avez-vous des enfants ? » Celles qui ont été éduquées sans jamais qu’on leur apprenne qu’elles ne devaient pas accepter qu’un homme leur mette la main aux fesses sans leur consentement ; même si celui-ci est un parent, un patron ou leur conjoint. Celles à qui on a expliqué qu’elles n’ont qu’à rester dans le carcan domestique, faire des enfants et servir de jouet sexuel à des maris infidèles, camoufler leur visage et leur corps et devenir aussi utilitaires que de l’électroménager, alors qu’elles aspiraient à des carrières où elles auraient sans doute mieux réussi que les hommes qui s’en sont emparés. Elles sont venues, les mères que la vie n’a pas épargnées, qui meurent d’inquiétude si leurs gamins ratent l’un de leurs coups de fil. Celles dont la guerre a fauché un enfant, celles qui s’attachent encore à la photo étiolée d’un fils qui croupit dans une prison syrienne, celles à qui l’État refuse jusqu’à ce jour le droit de transmettre la nationalité libanaise à leur descendance. Celles qu’on a accusées, dans la foulée, d’être appuyées par « les dollars des ambassades » alors qu’elles se relayent pour financer la révolution à coups de sandwiches et de ragoûts livrés quotidiennement à la place des Martyrs. Elles sont venues aussi, celles qui, au même titre que leurs concitoyens, ont été exploitées par le pouvoir : les sous-payées, les écartées du pouvoir, les jamais promises à des postes-clefs, les lesbiennes, les femmes célibataires, les femmes divorcées, les femmes handicapées, la paria des non-mères et les mères humiliées par des hommes religieux dans des tribunaux rongés par la corruption. Elles étaient toutes là, sous mes yeux, place Riad Solh. Et elles m’ont prouvé, et au monde, que même empilés, tous les hommes au pouvoir n’arrivent même pas à leur semelle. Et surtout que, sans elles, cette révolution n’aurait jamais été.


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Antoine Eddé

Nous devons ancrer dans la constitution une égalité absolue et la protection des femmes contre la violence conjugale et religieuse.
Le mariage et le divorce civils et juridiquement équilibrés sont des composantes essentielles d'une société saine.
Celles et ceux qui décident en pleine connaissance de cause de se marier selon les rites d'une confession particulière restent bien sûr libres de leur choix, mais nous devons stopper ce qui est de facto un esclavage au nom de la religion.
Je trouve déshonorant pour notre nation que nos jeunes soient obligés de s'exiler à Chypre pour le simple droit de se marier sans devenir les otages d'un système médiéval et - en prime - aussi corrompu que le reste de l'état.
Même le divorce est un business juteux et nous connaissons tous le tarif qui permet d'obtenir le pardon de Dieu pour ce péché mortel...
Alla y' awwikon! Et merci pour tout ce que vous m'avez donné Téta, Mama et mes chères tantines. Je vous aime.

Awad Cynthia

Une belle analyse, et comme toujours quel style!
C’est vrai, cette révolution vient de loin. Ses racines vont bien au-delà de notre mémoire ou même celle de nos mères. Ce soulèvement des femmes, n’est pas seulement contre la classe politique et la corruption, etc...Il est contre leur sort tout tracé de femmes libanaises. D’où la rage du désespoir.

ASSAF Milka

Et moi, je vous aime Gilles Khoury. J'adore vos chroniques écrites dans une belle langue, et toujours justes et empreintes d'une grande tendresse. Merci d'être un libanais qui ose exprimer sa sensibilité.À bon entendeur, salut !

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

FAUDRAIT ECRIRE UNE CHANSON SUR LE SLOGAN - FEMMES LIBANAISES, JE VOUS AIME -.
EN FAIT, JE LES AIME !

Eddy

Bravo

Otayek Nada

Merci !

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