REUTERS/Mohamed Azakir
Il y a deux semaines, lors des flammes folles qui ont embrasé une grande partie de nos montagnes et forêts, les Libanais ont tellement imploré le ciel que, telle une manne, celui-ci s’est ouvert et la pluie fut ! Cette providence climatique a non seulement sauvé in extremis le sol national et ses habitants, mais elle a surtout tiré d’embarras nos politiciens qui s’étaient mis alors à se jeter tour à tour la responsabilité d’un manque de budget, de personnel qualifié et d’équipements adéquats pour faire face à une telle urgence, à savoir la négligence de trois Sikorsky restés sans maintenance sur le tarmac de l’aéroport car leur entretien aurait plombé les caisses de l’État !
Joliment ironique quand en parallèle ces messieurs dames ont déjà pillé ces mêmes caisses à tour de bras, nous faisant crouler en sus sous le poids d’une dette insoutenable. Pour ce qui est de cet épisode, le chapitre fut aussitôt clos et la pluie fut salutaire pour tout le monde.
Chers Dirigeants, n’allez surtout pas croire qu’à ce round encore, les caprices de la météo seront là pour vous racheter ! Nous connaissons désormais votre politique de l’autruche et ce qui doit tourner dans vos têtes qui sous-estiment votre peuple ; vous devez sûrement miser sur des propos genre « Ces deux pelés et trois tondus ne tiendront pas le coup sous une pluie battante, de moins en moins de manifestants sortiront de chez eux alimenter les soubresauts de la foule, et le peuple avortera ainsi de sa révolution ! »
Eh ben, niet ! Il est temps de vous réveiller et de prendre notre entêtement et notre persévérance au sérieux ! Non seulement cette magnifique marée humaine de tous les âges, sexes et appartenances confondus fait, de jour en jour et sous un même drapeau, tâche d’huile et se répand depuis le 17 octobre comme une traînée de poudre dans toutes les grandes places du pays, mais la diaspora libanaise est venue elle aussi des coins les plus éloignés du globe nous prêter main-forte ! Sous une pluie diluvienne ou un soleil de plomb, peu importe, et surtout quelles que soient les pressions locales ou internationales exercées sur nous, quelles que soient les retombées économiques sur un pays paralysé, quel que soit le prix du dollar demain sur le marché des changes, quelles que soient les provocations et les fomentations d’une cinquième colonne au coude-à-coude avec nous dans la rue, quelles que soient les promesses que nous fait miroiter le Premier ministre dans sa feuille de chou hâtive, incomplète et utopique, nous ne serons pas intimidés, nous ne plierons pas, nous n’en démordrons pas, nous n’abdiquerons pas avant qu’un travail de fond soit effectué sur notre nation. À savoir un assainissement radical du cabinet, du système gouvernemental, institutionnel, bancaire, féodal et confessionnel, du haut de la pyramide jusqu’à sa base, avec aux commandes une équipe homogène ad hoc, de nouveaux visages, des personnes méritantes, compétentes, intègres. Car ce n’est pas avec ceux qui ont hypothéqué le pays que l’on peut rebâtir ce dernier, ce n’est pas avec ceux qui ont volé nos rêves que l’on peut bâtir un avenir meilleur pour nos enfants !
Vous avez, plus d’une fois, eu vos chances. Mais aucune de nos crises les plus vitales n’a été résorbée ou sérieusement prise en charge. Maintenant, c’est trop tard, votre programme pondu sous pression n’est pas viable, et vos piqûres de morphine ne font plus effet. Lorsque la confiance est cassée, plus rien n’est ni possible ni plausible !
Certains craignent le vide, le chaos et la paupérisation après une éventuelle chute du pouvoir. Mais le cabinet en vigueur, avec son inconsistance, sa corruption et ses transactions obscures, ne représente-t-il pas la fuite en avant, la faillite et la vacuité ?
Où est le « père de tous », symbole du soi-disant « mandat fort » qui a attendu le 8e jour de la mobilisation pour s’adresser à son peuple pour n’accoucher que d’un discours creux, superficiel et éculé? Loin, très loin de ce qu’on attendait d’un leader que certains ont jadis tant mythifié.
Par ailleurs, quand une personne se fait injurier, à gorge déployée, traiter de tous les noms, entend qu’elle n’est plus aimée ni voulue ne devrait-elle pas, si elle a un minimum d’estime pour elle-même, rendre son tablier ?
Aujourd’hui, notre classe dirigeante s’incruste avec arrogance, sa soif d’abus de pouvoir ne tarit pas. Lui échappe totalement que c’est la dignité et l’amour-propre qui font l’homme.
Les places publiques sont désormais nôtres, et c’est, le cas échéant, armé d’une meilleure organisation, d’un go-between entre les contestataires et l’État et d’une liste de doléances, que le peuple dira son dernier mot.
Ce n’est certainement pas un mercenaire iranien qui a pris en otage tout le pays, nous servant sa libération du Sud à toutes les sauces, qui nous dira, du bout de son éternel doigt pointé, à quel moment nous pouvons prendre la rue d’assaut et à quel moment il est temps d’en sortir ! S’il a réussi à assujettir le gouvernement, le peuple, lui, qui n’a plus rien à perdre, est d’une autre trempe. Le peuple a prouvé qu’il est de ces grands qui ont choisi de mourir debout plutôt que de vivre à genoux ! Armée libanaise, peuple libanais, à la place des Martyrs, à Riad el-Solh, à Achrafieh, à Hamra, à Chevrolet, à Tyr, à Tripoli, à Saïda, à Zouk, à Jal el-Dib, dans la Békaa, à Zahlé, vous êtes grands, vous êtes admirables, nobles, beaux, fiers. Appartenir à ce peuple est un honneur. Cette révolution n’est pas la révolution WhatsApp. Depuis des années, le peuple refoule une souffrance viscérale.Peuple libanais, on t’a volé, violé, bafoué, vendu, affamé, appauvri, humilié, désœuvré, déprimé, marginalisé, muselé, désillusionné. Mais même au fond du gouffre, tu n’as jamais perdu ton humour, ta joie et ta fureur de vivre. C’est bien cela, « happily depressed » ! Il fallait que tu touches le fond du fond pour donner, enfin, ce coup de pied et émerger en flèche. Te voilà qui reprends du poil de la bête et, même avec tes débordements folkloriques, qui font finalement partie de ton charme, tu es en train de marquer au fer rouge l’histoire en ce merveilleux « printemps automnal 2019 » !
* Titre tiré des paroles de « Sans la nommer » de Georges Moustaki.
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