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Moyen Orient et Monde

Bou Kamal, entre officialisation de « l’autoroute chiite » et renouveau commercial syro-irakien

Analyse

La réouverture la semaine dernière de l’unique point de passage entre la Syrie et l’Irak est un événement important à bien des égards.

07/10/2019

19 novembre 2017. Aux mains des jihadistes du groupe État islamique depuis 2014, la ville de Bou Kamal, située sur les bords de l’Euphrate à la frontière syro-irakienne, est reconquise par les troupes progouvernementales syriennes et ses alliés russes et iraniens. Le projet d’« autoroute » chiite iranienne reliant Téhéran à Beyrouth en passant par Bagdad et Damas – ayant jusqu’alors été simplement « théorisé » et dont le roi Abdallah II de Jordanie craignait la naissance officielle depuis plus d’une décennie – se concrétisait « physiquement ».

Peu de temps avant la reprise de la ville, le principal conseiller du guide suprême iranien Ali Khamenei, Ali Akbar Velayati, déclarait déjà depuis Alep – autre symbole de la « victoire iranienne » contre la rébellion au régime syrien – que « la ligne de résistance part de Téhéran et traverse Bagdad, Damas et Beyrouth pour atteindre la Palestine ». Un mois plus tôt, le président iranien Hassan Rohani, considéré comme un modéré, vantait déjà le fait qu’en « Irak, en Syrie, au Liban, en Afrique du Nord, dans la région du golfe Persique, il n’est plus possible de mener une action décisive sans tenir compte de l’Iran ».

Deux ans plus tard, cette autoroute terrestre chiite iranienne devenait « officiellement » réalité. Lundi dernier, le poste-frontière-clé reliant la ville de Bou Kamal à celle d’al-Qaïm (en Irak) a officiellement rouvert. Pour la première fois depuis 2012, des camions de marchandises ont pu y transiter. Contrôlé par l’EI de 2014 à 2017, seul point de passage entre la Syrie et l’Irak administré de part et d’autre par les autorités respectives des deux pays, le poste-frontière de Bou Kamal (ou al-Qaïm pour les Irakiens) est stratégique. Les autres points de contrôle situés le long de la frontière syro-irakienne sont soit aux mains des Kurdes dans le nord des deux pays – qui bénéficient par ailleurs d’un statut autonome ou semi-autonome –, soit ont été détruits, comme celui d’al-Walid, situé à proximité de la Jordanie. L’Iran dispose ainsi d’un corridor officiel complètement ouvert entre la Syrie et l’Irak, deux pays où il a grandement étendu son influence politique et militaire, et « va grandement faciliter l’instauration de l’axe chiite iranien », explique Will Toddman, spécialiste de la région au sein du Center for Strategic and International Studies (CSIS), contacté par L’Orient-Le Jour. « C’est un élément supplémentaire dans la politique régionale iranienne qui s’ajoute à un poids déjà conséquent », estime de son côté pour L’OLJ Jonathan Piron, spécialiste de l’Iran pour le site Etopia, expliquant qu’il s’agit « surtout d’une “ligne d’accès” en plus qui va soulager l’Iran d’un point de vue logistique ».

Il intervient également au moment où l’Iran réaffirme davantage ses liens politiques et idéologiques dans la région. On l’a notamment vu avec les visites à Téhéran du chef du Hezbollah Hassan Nasrallah, ou encore du leader religieux chiite Moqtada Sadr, où tous deux ont posé pour la photo aux côtés du guide suprême iranien.

Tous s’accordent néanmoins pour dire qu’il ne s’agit pour autant pas d’un « tournant » stratégique majeur pour la République islamique dans la région. Elle était en effet capable d’opérer des mouvements de troupes et des transferts d’armes de part et d’autre, non seulement depuis la frontière irako-syrienne, mais également sur l’entièreté de l’axe Téhéran-Bagdad-Damas-Beyrouth, bien avant la réouverture du poste-frontière de Bou Kamal.



(Pour mémoire : Réouverture du poste-frontière de Nassib : les taxes syriennes plombent le trafic)



Tout reste à construire
Les Iraniens doivent en plus faire face à un certain nombre de difficultés qui rendent fragile cette autoroute chiite. La zone où se trouve le poste-frontière à majorité désertique de Bou Kamal/al-Qaïm est instable d’un point de vue sécuritaire. « La présence militaire américaine en Syrie et en Irak, les frappes israéliennes récurrentes, mais aussi la persistance de cellules dormantes de l’EI continuent de rendre la zone irako-syrienne particulièrement instable », explique Will Toddman.

Pour que la route reste pleinement fonctionnelle, il faut également que « le pouvoir irakien reste ouvert à l’Iran. Si un quelconque chaos politique arrive, la route se refermera », décrypte Jonathan Piron, faisant référence aux grandes manifestations actuellement en cours en Irak contre le gouvernement en place. Un autre élément, et non des moindres, est à prendre en compte pour assurer la préservation de cette autoroute : l’attitude d’Israël.

Du fait de sa particularité stratégique et géographique, le point de passage de Bou Kamal/al-Qaïm pourrait constituer une cible privilégiée pour l’État hébreu, ennemi juré de la République islamique, afin de freiner d’éventuelles opérations et couper le corridor régional iranien. Selon certaines sources, les autorités syriennes seraient en train de prendre des mesures de précaution pour sécuriser la zone, dans la crainte de potentielles attaques aériennes israéliennes. D’autant que Tel-Aviv a déjà opéré des frappes contre des combattants iraniens dans cette zone le 9 septembre dernier, et également montré qu’il pouvait frapper des positions iraniennes ou des milices dépendant de Téhéran – autant en Syrie qu’en Irak – soit via des frappes aériennes, soit à l’aide de drones. Mais les analystes restent partagés sur l’éventualité de frappes. « Le point de passage de Bou Kamal est ultrasensible compte tenu de son “unicité” sur toute la frontière syro-irakienne ; il est donc vulnérable à d’éventuelles attaques », explique Will Toddman, précisant toutefois que « les Israéliens devraient continuer à viser des cibles militaires iraniennes, et non le poste en lui-même ».

Les médias proches de l’Iran ont applaudi à la réouverture du poste-frontière, y voyant principalement une victoire de « l’axe iranien » contre les pressions effectuées par les États-Unis (qui cherchent à tout prix à endiguer l’influence de Téhéran dans la région). « Bou Kamal/al-Qaïm : la résistance a gagné », titrait le site d’information de la chaîne al-Manar. Pour le quotidien al-Akhbar, la réouverture du poste-frontière de Bou Kamal/al-Qaïm symbolise la refonte des relations commerciales syro-irakiennes et la volonté commune de tourner la page de la domination de l’EI sur les deux pays.


Renouveau syro-irakien
Le ministre syrien de l’Intérieur Mohammad Khaled al-Rahmoun a salué lundi la réouverture du poste-frontière, y voyant « le résultat de la victoire des deux peuples contre les groupes terroristes armés quels qu’ils soient, l’EI en tête », faisant allusion au groupe jihadiste mais également à la rébellion au régime de Bachar el-Assad.

Tant Bagdad que Damas trouvent leur compte dans la réouverture du passage. Il s’agit pour Damas de sortir un peu plus de l’isolement diplomatique et économique quasi total dans lequel il est plongé depuis le début du conflit de 2011. Isolement d’où il a commencé à s’extraire il y a près d’un an avec la réouverture du poste-frontière de Nassib, à la frontière jordanienne, permettant un retour des échanges avec le royaume hachémite. Pour Bagdad, il s’agit avant tout d’ajouter une carte de plus à sa stratégie de refonte des relations avec ses voisins régionaux. Sous le mandat du Premier ministre Adel Abdel Mahdi, « l’ouverture aux voisins de l’Irak a été d’une importance primordiale, à commencer par la Jordanie, l’Arabie saoudite, la Turquie, l’Iran et aujourd’hui la Syrie », écrivait al-Akhbar.

« Du point de vue syrien et irakien, la principale préoccupation a été de rouvrir le passage de la frontière pour des raisons économiques et commerciales », estime Aymenn al-Tamimi, analyste spécialiste de la Syrie à l’Université de Swansea, au pays de Galles. Des délégations syrienne et irakienne se sont rencontrées à de nombreuses reprises ces derniers mois afin de permettre une reprise et une intensification des relations économiques. « L’ouverture du poste frontalier est une étape importante pour la reprise du commerce entre les deux pays », poursuit Will Toddman, précisant toutefois qu’il est « important de signaler que ce commerce ne ressemblera en rien à ce qu’il était avant le conflit et n’atteindra jamais le même niveau avant plusieurs années ». D’autant que la reprise des échanges sera limitée, compte tenu de la présence d’un seul point d’accès entre les deux pays. « Pendant le conflit, l’Irak a diversifié ses partenaires commerciaux et n’a plus autant recours à la Syrie qu’auparavant. Et le secteur manufacturier syrien a été grandement décimé par la guerre », résume Will Toddman.



Pour mémoire

Les forces prorégime chassent l'EI de la ville clé de Boukamal


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