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Santé

Résistance antimicrobienne : le point de non-retour serait déjà atteint

Maladies infectieuses

L’usage abusif et chaotique des antibiotiques constitue un problème de santé publique à l’échelle mondiale. Le Liban figure au nombre des pays qui abusent le plus de ces médicaments.

Nada MERHI | OLJ
05/10/2019

Dans une officine, une jeune femme demande au pharmacien un antibiotique, parce qu’elle « tousse et éternue depuis deux jours et pense avoir commencé une grippe ». Soucieux de l’aider, le pharmacien lui demande si elle a une préférence pour un antibiotique en particulier, avant de lui tendre la boîte de médicaments désirée.

Au Liban, comme dans de nombreux autres pays du monde, les antibiotiques continuent à être utilisés de manière abusive et chaotique, très souvent sans aucune indication médicale. Cette pratique qui constitue un problème de santé publique à l’échelle mondiale a été dénoncée, à maintes reprises, par l’Organisation mondiale de la santé (OMS) qui a appelé les instances de santé dans les pays membres à prendre les mesures nécessaires pour un meilleur contrôle de l’usage de ces thérapeutiques.

En la matière, le Liban fait figure de mauvais élève. « il est au nombre des pays qui abusent le plus de ces médicaments », explique à L’Orient-Le Jour le Dr Jacques Mokhbat, spécialiste en maladies infectieuses et vice-président du comité consultatif pour la rationalisation de l’utilisation des antibiotiques au ministère de la Santé. « La situation au Liban est similaire à celle observée dans de nombreux pays arabes et des pays d’Afrique, d’Europe de l’Est, du bassin méditerranéen et d’Amérique latine », poursuit-il en marge d’une conférence organisée récemment par la société libanaise des maladies infectieuses et de la microbiologie clinique, en collaboration avec la compagnie pharmaceutique MSD, pour sensibiliser à la résistance antimicrobienne.

En cause, notamment, « l’autoprescription ou la prescription de facilité de cette classe de médicaments, les excès de prescription médicale, la vente des antibiotiques sans ordonnance médicale malgré la loi qui l’interdit, l’utilisation de ces médicaments dans le domaine vétérinaire, mais aussi le déplacement des populations suite à la guerre accompagné d’un usage des antibiotiques sans référence médicale notamment dans les dispensaires ». « Le problème a été aggravé au Liban par le flux des réfugiés syriens, mais surtout irakiens qui sont porteurs de germes résistants, principalement l’acinétobacter, qui s’est répandu dans le pays », souligne le Dr Mokhbat.


(Pour mémoire : Antibiotiques dans l’environnement : des bactéries gloutonnes à la rescousse ?)


Dix millions de victimes par an

« En raison de la facilité des transports, le monde n’est plus qu’un petit village, observe-t-il. Par conséquent, les germes résistants se déplacent plus facilement d’une région à une autre. Toutefois, l’ampleur du problème n’est pas la même dans tous les pays du monde, notamment occidentaux où une prise de conscience s’est produite il y a plusieurs années et des mesures de lutte contre ce fléau ont déjà été mises en œuvre. Ce problème est le mieux contrôlé dans les pays scandinaves. »

La résistance antimicrobienne est un comportement inhérent aux germes et non à l’homme. Ainsi, pour se défendre contre les agents chimiques qui les attaquent, les bactéries produisent une mutation génétique qui leur permet de survivre. « De plus, les germes transmettent les uns aux autres des codes de fragments génétiques de cette résistance qu’on appelle des plasmides ou des transposons, et ce même s’ils n’appartiennent pas à la même famille », constate le Dr Mokhbat.

La résistance antimicrobienne est d’autant plus inquiétante qu’elle compromet le traitement de nombreuses infections, mais aussi le succès de nombreux actes chirurgicaux. D’après l’OMS, chaque année, 700 000 personnes meurent dans le monde en raison de la résistance aux antibiotiques. Un chiffre qui s’élèvera à dix millions en 2050, si aucune mesure n’est prise. Or selon de nombreux spécialistes, le point de non-retour est déjà atteint. « Une fois qu’un germe résistant est acquis, il est impossible de l’éliminer, à moins qu’on ne réussisse à découvrir de nouvelles méthodes de traitement, fait remarquer le spécialiste. Au cours des vingt dernières années, les laboratoires pharmaceutiques n’ont pas réussi à développer de nouveaux antibiotiques. Ils se sont contentés de combiner deux molécules. Les traitements dont nous disposons actuellement agissent sur le métabolisme bactérien. De nouvelles pistes, toujours en phase expérimentale, pourraient apporter des solutions, comme le recours à des anticorps monoclonaux, qui sont des anticorps spécifiques de la bactérie, dont l’utilisation demeure toutefois limitée et difficile, ou encore le recours aux bactériophages, qui sont des virus qui ne s’attaquent qu’aux bactéries. »

Pourquoi alors ce cri d’alarme alors qu’il existe des alternatives ? « Parce que la production des antibiotiques est très facile, alors que ces techniques sont très difficiles à fabriquer et leur utilisation n’est pas aussi simple », répond le Dr Mokhbat.


Limiter les dégâts

Quid des défis ? « Nous sommes en train juste de limiter les dégâts », affirme-il, passant en revue les difficultés rencontrées dans la pratique. « Nous sommes souvent contraints d’utiliser les antibiotiques les plus agressifs pour traiter une simple infection, parce que le patient est sûrement porteur de germes résistants, déplore-t-il. Donc, on est obligé de recourir à l’artillerie lourde dès le départ et cela coûte cher. »

Lutter contre la résistance antimicrobienne sous-entend selon les spécialistes réunis à cette conférence « l’application de la loi qui stipule la vente des antibiotiques sur ordonnance médicale uniquement, au même titre que les psychotropes et les antidépresseurs » et de « contrôler les dispensaires ».

Il est à préciser que le comité consultatif a déjà émis, il y a plusieurs années, des directives pour une rationalisation de l’utilisation des antibiotiques, mais celles-ci tardent à être appliquées. Parallèlement, la Société libanaise des maladies infectieuses et de la microbiologie clinique a lancé, en collaboration avec le ministère de la Santé, une initiative pour un usage adéquat des antimicrobiens au sein des hôpitaux (AMS ou Antimicrobial Stewardship). « C’est un programme qui nécessite un long travail et un budget pour l’instaurer dans l’ensemble des hôpitaux », précise à L’OLJ la présidente de la société, la Dr Madona Matar.


Pour mémoire

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Amère Ri(s)que et péril.

TIENS IL Y A MÊME DES MICROBES RESISTANTS AUX BACTERIES WAHABITES . LOL.

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