Michel Aoun lors de son allocution devant l’Assemblée générale de l’ONU. Photo d’archives
La question de la réouverture de canaux de communication avec la Syrie, soulevée par le président de la République Michel Aoun devant l’Assemblée générale de l’ONU, ne manquera pas de relancer la polémique autour de cette question ultrasensible. Dans un geste qui, selon les milieux de Baabda, est surtout destiné à inciter la communauté internationale à sortir de son « immobilisme » et à trouver une solution au problème du plus d’un million de réfugiés syriens installés au Liban, le chef de l’État a laissé entendre, à la manière d’une menace à peine voilée, que l’apathie constatée dans les forums internationaux à l’égard de cette question « pourrait pousser de facto le Liban à encourager un processus de retour en accord avec l’État syrien ».
Cette insinuation, qui selon les milieux proches de la présidence ne va pas jusqu’à suggérer la « normalisation » avec le régime de Damas, a été saisie au vol par le président du Parlement Nabih Berry. Ce dernier a été plus loin que M. Aoun, en indiquant à la presse qu’il s’alignait sur la position du président et soutenait complètement l’idée d’un dialogue avec la Syrie, suggérant même que la question soit soumise au vote en Conseil des ministres pour la trancher une fois pour toutes.
Tout en affirmant « comprendre » la position du Premier ministre et chef du courant du Futur Saad Hariri, ainsi que plusieurs autres formations au sein de l’exécutif, qui refusent à ce jour d’avaliser le principe d’une normalisation des relations avec la Syrie, M. Berry a indiqué qu’à défaut d’un vote décisif en la matière, la tâche de renouer le dialogue avec Damas pourrait être confiée à des ministres proches de la Syrie.
On le sait déjà, le pointage au sein de l’exécutif donnerait une majorité de voix en faveur de la position de MM. Berry et Aoun, si le principe du vote était adopté. Si l’on ajoute les voix des onze ministres relevant du chef de l’État et du CPL aux six voix des ministres du tandem chiite, en plus du ministre des Marada, la majorité est acquise à ce camp (18) auquel s’opposeront les ministres du courant du Futur, des FL et du PSP.
Quelle que soit l’approche qui sera favorisée, on s’attend à ce que ce débat conduise inéluctablement à des divisions profondes et peu souhaitables par les temps qui courent au sein du gouvernement, comme en témoignent d’ailleurs les expériences précédentes.
Ce fut le cas lorsque des ministres prosyriens s’étaient rendus à Damas une première fois en août 2017, puis en septembre 2018, sans être officiellement mandatés par l’exécutif, provoquant à deux reprises un véritable séisme au sein du gouvernement. Le contexte politique n’ayant pas changé depuis sur ce sujet – le camp antisyrien étant à ce jour toujours aussi intransigeant sur cette question –, il est peu probable que la proposition de M. Berry soit accueillie à bras ouverts.
Pour le Parti socialiste progressiste, c’est l’un des sujets « les plus controversés ». Par conséquent, il ne saurait faire l’objet d’un vote en Conseil des ministres, le gouvernement ayant pris l’habitude de s’entendre en amont et en coulisses sur les sujets explosifs.
Dans les milieux du PSP, on rappelle que les multiples tentatives de parvenir à une forme quelconque de normalisation avec Damas n’ont jamais abouti. « L’expérience a démontré que le Liban a souvent ouvert des canaux d’échange avec la Syrie, sans rien obtenir en contrepartie. D’ailleurs, la question que l’on est en droit de se poser est de savoir ce qui empêcherait la Syrie d’initier le retour de ses ressortissants si elle le souhaitait véritablement », confie le porte-parole du PSP Ramy Rayess à L’Orient-Le Jour.
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Besoin vital
À Aïn el-Tiné, on estime, en revanche, que le Liban ne peut plus se permettre le luxe de ne pas s’adresser à la Syrie, non seulement pour régler l’épineux problème des réfugiés, mais également pour extirper le pays de l’asphyxie économique.
« Nous avons un besoin vital de renouer avec ce pays voisin pour ouvrir les voix de passage devant la marchandise libanaise en direction des pays arabes », précise une source de Aïn el-Tiné, faisant référence aux voies de passage permettant l’acheminement des produits libanais vers la Jordanie et l’Irak. « Nous avons également besoin d’un mécanisme pour résoudre le dossier du retour des réfugiés. Il y va de notre intérêt, d’autant que le régime syrien dort sur ses lauriers et tire pleine satisfaction du fait que personne ne lui réclame de rapatrier ses ressortissants », poursuit-on de même source.
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Pour l’expert en politiques publiques et de réfugiés Ziad Sayegh, le chef de l’État est parti d’une hypothèse erronée. Car, dit-il, si M. Aoun cherche véritablement à provoquer la communauté internationale pour l’inciter à réagir, il doit semble-t-il « ignorer le fait que celle-ci n’a aucune influence en Syrie désormais sous le contrôle de l’Iran, de la Turquie et de la Russie ».
Moscou avait lancé en juillet 2018 une initiative pour un retour massif des réfugiés syriens installés au Liban et en Jordanie. Mais elle est restée lettre morte, notamment en l’absence de financement. C’est ce qui fera dire à M. Sayegh que les propos du président à New York sont un message implicite d’incitation à « débloquer les fonds pour faciliter le rapatriement ».
L’expert souligne que « la symphonie de la normalisation » ou de la réouverture des canaux de communication avec la Syrie, « que l’on joue depuis 2017 », n’a pas abouti à des résultats concrets. Selon lui, la volonté de réactiver les relations avec la Syrie – qui chercherait principalement à gagner en légitimité – est d’autant plus injustifiée que plusieurs canaux de représentation existent déjà : d’abord par le biais de la Sûreté générale. Ensuite via le Hezbollah, dont la proximité avec le régime Assad n’est plus à démontrer.
« Ce sont autant de protagonistes qui en définitive n’ont réussi à ce jour qu’à assurer le retour de près de 15 % des réfugiés », affirme M. Sayegh, en allusion aux départs volontaires orchestrés par la Sûreté générale et dont les noms avaient été passés au crible par le régime syrien, qui a refusé l’accès de plusieurs d’entre eux à son territoire.
« On est en droit de se demander également à quoi sert exactement l’ambassadeur du Liban en Syrie et quelle est la raison qui empêche le gouvernement de le mandater pour prendre en main le dossier des réfugiés et l’évoquer avec le régime concerné. »
Et Ziad Sayegh de conclure : « Il est important de faire une nette distinction entre les menaces et la surenchère politique, et une proposition de solutions concrètes et réalisables. »
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"La question de la réouverture de canaux de communication avec la Syrie" Avec la Syrie, oui! Avec le régime actuel en Syrie, non! Aussi simple que ça.
14 h 24, le 30 septembre 2019