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La Dernière

Jeanne d’Arc Abou Zeid, une femme de tête qui ne mâche pas ses mots

Télé-nostalgie

Entre le Liban et les États-Unis, la célèbre présentatrice a passé sa vie au service de l’information.

14/09/2019

« Je n’ai jamais vraiment aimé mon prénom. D’ailleurs, je me suis toujours demandé comment on pouvait appeler quelqu’un Jeanne d’Arc… » déclare, d’emblée, Jeanne d’Arc Abou Zeid Fayad. « C’est la faute de mon père qui, après quatre garçons, a eu une fille. Il racontait avoir vu en rêve le plafond s’ouvrir pour faire apparaître un haut-parleur qui s’écriait : “Tu auras une fille que tu appelleras Jeanne d’Arc” », poursuit-elle avec un sacré talent d’imitatrice.

Celle qui a animé le lancement de Canal 5, le 6 mai 1962, et qui est restée à Télé-Liban en tant que présentatrice et journaliste jusqu’en 1988, est avant tout une femme de tête qu’on ne se lasse pas d’écouter, tant elle possède l’art de raconter des histoires, le sens des détails, l’humour tout en finesse et même des talents d’actrice.

Jeanne d’Arc Abou Zeid Fayad, Jeannot pour les intimes, a mené sa carrière entre le Liban et les États-Unis, contrainte par la guerre à faire souvent des allers-retours entre les deux pays. De ses débuts, elle raconte : « Je venais de terminer mes études en 1961. Je savais qu’une nouvelle chaîne de télévision allait ouvrir. J’ai présenté ma candidature et mon CV, et j’ai été prise. »

Fille de Sleiman Abou Zeid, journaliste et propriétaire du journal al-Dounia al-Jadida, Jeanne d’Arc a suivi des études universitaires en lettres arabes au Beirut College for Women (BCW), l’actuelle Lebanese American University (LAU). « La BCW ne délivrait alors que des licences, mais, à l’époque, ce diplôme, sur le plan de l’apprentissage, était aussi valable qu’un doctorat aujourd’hui. » « Puis j’ai déposé une demande d’emploi à la télévision en me disant qu’en cas de refus, je présenterais le concours du corps diplomatique », ajoute-t-elle. Très vite, on lui demande de présenter, sans aucun test, une publicité avec l’humoriste Nagib Hankach. Quelques mois plus tard, c’est elle qu’on choisira pour animer en direct l’ouverture officielle de Canal 5 à Hazmieh. « La cérémonie devait avoir lieu dans le jardin. Il y avait une troupe folklorique, un pianiste, nous… Et puis il s’est mis à pleuvoir. L’événement s’est donc poursuivi dans les studios », se souvient-elle.

Ce n’était cependant pas sa première apparition devant la caméra. Étudiante, elle s’était rendue à la Compagnie libanaise de télévision (CLT) pour présenter un programme sur le reboisement mis en place par l’université. Alors qu’elle était toujours à l’université, elle a aussi joué le rôle principal d’une série télévisée intitulée al-Oum (la mère).


« Al-Rafika Jinane »
Sa présence devant la caméra, sa diction parfaite en langue arabe et sa connaissance poussée de l’actualité encouragent les responsables de Canal 5 à lui confier toutes sortes de missions avant qu’elle ne présente… un programme pour enfants.

« Au lendemain du lancement de la télévision, je reçois un coup de téléphone et l’on me dit : “Tu possèdes très bien la langue arabe, la caméra t’aime, mais tu ne travailleras pas au journal télévisé. Avec Jean Khoury, Élie Salibi et Adel Malek, toute l’équipe est chrétienne, comme toi. Or il nous faut des musulmans (pour obéir aux règles d’équilibre communautaire). Mais tu restes avec nous”. »

On lui propose alors quelques mois plus tard d’animer un programme pour enfants, qu’elle présentera en direct tous les soirs durant quatorze ans. « Pour cette émission, je me suis choisi, avec l’aide de mon père, un second prénom, Jinane, et nous avons baptisé l’émission al-Rafika Jinane (l’amie Jinane) », dit-elle. Même si elle se démène pour trouver des idées et un bon contenu, Jeanne d’Arc Abou Zeid se sent comme en prison. Elle continue à s’intéresser à la politique et à l’actualité régionale et internationale, mais elle s’adapte. Elle crée des séquences, apprend à manipuler des marionnettes, raconte des histoires, fait le tour des ambassades pour décrocher des films ou des dessins animés destinés aux enfants. « Tout était en anglais, je traduisais, je cherchais à trouver la morale de chaque histoire pour la communiquer aux enfants. J’organisais des concours, des anniversaires ; je recevais des vedettes comme Sabah ou Nagib Hankach. Les sponsors était ravis et j’étais noyée sous une tonne de courrier et d’appels », se souvient-elle. Elle répond à toutes les demandes, même celle d’une mère qui la prie de rendre visite à sa fille hospitalisée.


La guerre
Puis la guerre éclate. « Il était impossible de continuer. Je ne pouvais pas assumer la responsabilité de faire venir des enfants au studio alors qu’il pleuvait des bombes partout », explique-t-elle. Et c’est justement la guerre qui lui donne l’opportunité de réaliser ce qu’elle voulait faire au tout début de sa carrière : appartenir à l’équipe du journal télévisé. Elle excelle tellement qu’on lui offre d’en être la rédactrice en chef. Mais elle décline le poste. « J’avais deux enfants en bas âge et parfois, à cause des bombardements, j’étais bloquée des heures à la télévision. Avec un poste ayant impliquant une telle responsabilité, je ne serais plus jamais rentrée chez moi », précise-t-elle.

Le pire souvenir des années sombres de la guerre reste, pour elle, le décès d’un collègue, Marwan Élie Daher, qu’elle avait croisé dans la rue quelques minutes avant qu’il ne soit touché par un obus, devant les studios.

Durant la guerre, le télévision se partage entre Tallet el-Khayat, à Beyrouth-Ouest, et Hazmieh, à l’est de la capitale. Avec Jean Khoury, Élie Salibi, Adel Malek, Charlotte Wazen el-Khoury et Jacques Wakim, Jeanne d’Arc Fayad travaille à Hazmieh. La guerre bat son plein et elle continue de travailler. Ses souvenirs, nombreux, restent précis. De Michel Eddé, alors ministre de l’Information, elle dira : « L’époque était difficile. Il venait tous les soirs à la salle de rédaction pour nous donner un coup de main. » Pour le mariage de Bachir Gemayel, en 1977, elle se rend à Bickfaya pour filmer la cérémonie. Et de poursuivre : « J’ai toujours refusé d’annoncer des programmes. Mais pour dépanner l’équipe, comme j’habite à Jamhour, les techniciens venaient chez moi pour faire des enregistrements quand aucune speakerine ne pouvait se présenter au studio. Je pense que durant la guerre j’ai dû changer sept fois mes vitres », raconte-t-elle en indiquant les baies vitrées de son salon !


Beyrouth-Los Angeles
La guerre, qui n’en finit pas, la pousse à quitter le Liban pour Los Angeles avec son mari, le réalisateur John Fayad, à qui on doit, entre autres, l’adaptation télévisée du roman d’Agatha Christie Dix Petits Nègres. Possédant la nationalité américaine, il l’aide à s’installer et rentre au Liban où il continuera à travailler à la télévision, contre vents et marées, jusqu’en 2000, année de la fermeture temporaire de Télé-Liban.

Deux ans plus tard, en 1980, Jeanne d’Arc retrouve le Liban pour présenter un programme littéraire sur les poètes et écrivains arabes, de la Jahiliya au XXe siècle.

Quand Charles, prince de Galles, épouse Diana Spencer en 1981, c’est elle qui assure les heures de direct. « Je traduisais de la BBC et reprenais en arabe ce que j’entendais en anglais. C’était la première fois qu’on utilisait une oreillette à la télévision », se souvient-elle.

Elle quittera le Liban encore une fois durant les années 80 et fera des allers-retours Beyrouth-Los Angeles jusqu’en 1993. C’est à la fin de 1988 qu’elle reçoit une lettre de la direction de Télé-Liban l’informant que son poste n’était plus vacant et que les congés non payés qu’elle avait pris avaient été considérés comme un préavis.

Aux États-Unis, Jeanne d’Arc Fayad ne chôme pas. Elle travaille au consulat du Liban à Los Angeles et fait de la télévision autrement. « Avec mon beau-frère, mon fils et d’autres proches, nous produisions des émissions, l’équivalent de six heures d’antenne par semaine, destinées à la diaspora libanaise. Nous les avons distribuées à six relais en Californie et nous avions baptisé notre chaîne Watn à prononcer Watan (patrie). C’était un succès », raconte-t-elle.

De retour au Liban en 1994, elle travaille avec Nicolas Abou Samah et Marie Badine à La télévision de la femme arabe en tant que responsable de la langue arabe dans les émissions doublées, s’assurant qu’il n’y a aucune erreur dans les textes déjà traduits et corrigés. Ces erreurs, nombreuses, commises actuellement à la télé, la font encore grincer des dents. « Elles m’écorchent les oreilles », souligne-t-elle. Elle ne comprend pas non plus le manque de simplicité des présentatrices télé. « À notre époque, il n’y avait pas d’excès et même dans notre vie privée, nous respections le travail que nous faisions et notre image vis-à-vis des téléspectateurs. »

Ses regrets concernent surtout la guerre qu’a subie le Liban. « J’en veux à tous les responsables. Je suis triste, mais aussi et surtout en colère. C’est un peu comme si tous nos sacrifices avaient étés jetés à l’eau. Quel pays va-t-on léguer aux générations à venir ? » demande-t-elle. En disant cela, elle pense à ses deux petites-filles, installées avec son mari dans leur appartement de Jamhour, le même qu’ils habitaient durant la période faste de Télé-Liban...


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Amère Ri(s)que et péril.

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Une femme authentique.

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