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La Dernière

Charlotte Wazen el-Khoury, l’élégance au service de l’information

Télé-nostalgie

Nous les avons retrouvés, ces visages et ces voix qui éclairaient les plateaux télévisés même durant les nuits les plus noires de nos guerres. Place aux femmes d’abord, qui privilégiaient le fond sur la forme. L’élégance et le professionnalisme d’abord. Charlotte Wazen el-Khoury, qui a officié durant trente ans à Télé-Liban, inaugure cette rubrique qui sera publiée un samedi sur deux.

31/08/2019

Depuis qu’elle a quitté Télé-Liban en 1990, Charlotte Wazen el-Khoury n’a pas donné d’interviews. Elle a accepté de faire une exception pour L’Orient-Le Jour et de revenir sur ces années passées. Car Charlotte Wazen el-Khoury, qui a commencé à la CLT (Compagnie libanaise de télévision) à Tallet el-Khayat en 1962, n’a jamais aimé les spotlights. « Quand je faisais de la télé et que les gens me reconnaissaient, je disais : “Je ne suis pas Charlotte mais sa sœur !” J’aimais mon métier mais pas les choses qui venaient avec, comme la célébrité, alors que certaines de mes collègues étaient vexées si le public ne les reconnaissait pas », se souvient-elle.

Aujourd’hui, Charlotte Wazen el-Khoury, mère de deux filles, Christine et Caline, et quatre fois grand-mère, partage sa vie entre son domicile de Horch Tabet et sa maison d’été à Dahr el-Sawan, où elle passe de longues heures à jardiner, prolongeant ce plaisir jusqu’en novembre.

Les années n’ont pas eu raison de son allure et de la beauté de son visage. Son regard clair, le timbre de sa voix quand elle parle en arabe restent reconnaissables, comme une empreinte indélébile pour tous ceux qui l’ont connue à travers le petit écran.

Vêtue de vert, la couleur de ses yeux, mince et élégante, confortablement installée dans un coin de son salon d’été, elle affirme : « Je suis contre la chirurgie esthétique. On peut vieillir avec grâce en gardant toutes ses rides. » Il suffit de la regarder pour le croire…

Ancienne élève du Collège de la Sainte Famille française quand cet établissement se trouvait à Gemmayzé, c’est dans un français parfait qu’elle égrène ses souvenirs les plus chers. « J’ai commencé à la CLT quand j’avais 18 ans. Un voisin qui travaillait dans la production télé m’avait encouragée à postuler à un poste à la télé », dit-elle.

L’idée n’a pas trop plu à son père, officier de l’armée, mais il avait tout de même accepté de l’accompagner à l’entrevue. À peine entrée au studio, il avait lancé au voisin, qui se trouvait sur place : « Faites en sorte qu’elle échoue. » Mais Charlotte Wazen el-Khoury n’a pas échoué. Jean-Claude Boulos se serait même exclamé en la découvrant sur le moniteur : « Pas mal du tout la petite ! »


Des touristes aux bombes

« J’ai passé deux mois à faire des allers-retours presque toutes les semaines au studio avant d’être engagée. Je possédais bien la langue française, c’est l’arabe qui posait problème », se souvient-elle. Plus tard, sur les conseils de l’homme qui deviendra son mari, Ibrahim el-Khoury, réalisateur à la télévision et directeur général de Télé-Liban de 1999 à 2011, elle intègre Radio-Liban où elle apprend la diction et présente des programmes en arabe. « Ce fut la meilleure école pour moi, que ce soit sur le plan linguistique ou du traitement de l’information. »

Quand Charlotte Wazen se lance dans cette nouvelle aventure du petit écran, elle lit les textes publicitaires qui accompagnent de petits films et annonce les programmes de la soirée. À l’époque, tout était en direct.

À l’instar des comédiens de théâtre, la jeune femme a, tous les jours, le trac avant de passer à l’antenne. « Depuis que j’ai commencé et jusqu’au dernier jour de ma carrière, que ce soit à la télévision ou à la radio, pour les programmes ou le journal télévisé, je ressentais cette peur. Mais une fois à l’antenne, je l’oubliais et tout allait bien », avoue-t-elle.

Petit à petit, elle commence à animer des émissions de variétés et de société qui ont pour thème, notamment, la famille, la mère et l’enfant. « Des sujets qui sont toujours d’actualité, précise-t-elle. La grille des programmes était modifiée tous les trois mois, chacun comptait treize émissions. Le plus beau programme sur lequel j’ai travaillé a été diffusé sur plusieurs saisons, juste avant la guerre, entre 1974 et 1975. Je le présentais avec Nagib Hankach (artiste et humoriste libanais) ; il avait pour thème le tourisme et le retour des émigrés. Nous allions souvent en reportage à l’aéroport de Beyrouth », raconte-t-elle.

Alors qu’elle est déjà mariée et mère de deux enfants, Télé-Liban l’envoie en stage durant six mois à Glasgow. « Il n’y avait alors aucune différence entre hommes et femmes. Je n’ai jamais senti de misogynie ou de discrimination, nous étions tous égaux. Je suis toujours surprise de constater combien les choses ont changé », note-t-elle.

Avec le début de la guerre, et la division de Beyrouth en deux, il devenait de plus en plus difficile de se déplacer. Charlotte Wazen el-Khoury se voit contrainte, en 1976, de quitter les studios de Tallet el-Khayat, à Beyrouth-Ouest, pour Hazmieh, à l’est de la ville. Elle prépare et présente le journal télévisé, le seul que les Libanais pouvaient suivre en ces temps-là.

Perfectionniste et angoissée, c’est une erreur qu’elle évoque en premier lieu, quand elle est invitée à se souvenir des années de la guerre aux manettes du journal. « Nous travaillions sous les bombes, les routes étaient coupées, les communications téléphoniques difficiles. Et malgré ces conditions, il fallait être le plus précis possible. Un soir, nous avons annoncé la mort d’un journaliste, le lendemain il nous a fait signe pour dire qu’il était encore vivant… », raconte-t-elle avec un sourire.


Sobriété et liberté

Charlotte Wazen se souvient également des années quatre-vingt, quand, sous le mandat de l’ancien président Amine Gemayel (1982-1988), les studios de Hazmieh étaient constamment pilonnés, particulièrement au moment du journal présenté à 20h30. « Un soir, et un seul soir, lors de la première moitié du mandat du président Gemayel, les studios ont été tellement pilonnés que nous avons démarré le journal avec une demi-heure de retard », se souvient-elle.

« Nous avions une responsabilité… Canal 5, la chaîne de Hazmieh, située non loin du palais de Baabda, était celle de la légitimité et nous devions respecter la ligne adoptée par l’État libanais et rester crédibles aux yeux de tous les téléspectateurs. Au moment du journal, les bombes pleuvaient dans le quartier. Je me souviens des difficultés et des dangers sur le chemin du retour chez moi à Horch Tabet. Parfois, à cause de l’intensité des bombardements, il était carrément impossible de rentrer, et je devais dormir chez ma belle-famille à Hazmieh. Souvent, aussi, des anonymes téléphonaient à la maison après le journal pour dire un gentil “hamdellah al-salamé” », ajoute-t-elle. En janvier 1990, Charlotte Wazen el-Khoury quitte ce métier et Télé-Liban bien avant l’âge de la retraite. Éprise de liberté, elle a préféré partir lorsqu’elle a senti que la liberté d’informer devenait précaire, et a choisi de s’installer à Paris avec sa famille, où, durant six ans, elle a travaillé à Radio-Orient. Mariée durant cinquante ans, elle tient aussi, avec cette finesse qui la caractérise, à rendre hommage à son époux Ibrahim el-Khoury, décédé en 2013 des suites d’un cancer. « Il a lutté durant 14 ans, dans la dignité, continuant à travailler en silence malgré sa maladie », dit-elle de l’homme qui l’a toujours soutenue. Si, aujourd’hui, elle pouvait donner un conseil aux journalistes actuelles, quel serait-il ? « Quand je présentais les nouvelles, j’étais au service de l’information. Je pense qu’il ne faut pas distraire le téléspectateur avec une coiffure excentrique, des accessoires et des vêtements tape-à-l’œil. Opter plutôt pour la sobriété, mettre par exemple une veste pour présenter le journal. D’autre part, il faut vérifier toutes les informations. À mon époque, les réseaux sociaux et internet n’existaient pas. Nous recevions uniquement les dépêches des agences internationales, Reuters et l’AFP en langue arabe, dit-elle. Quand j’avais à lire un nom propre étranger, français, anglais ou autre, j’effectuais une recherche pour savoir comment il était prononcé dans la langue initiale et cela pour éviter toute maladresse », dit-elle. Le perfectionnisme, toujours...

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Stes David

"Je possédais bien la langue française, c’est l’arabe qui posait problème". On entend ca souvent que l'arabe officiel n'est pas la similaire que la langue parlée, une partie du problème pourrait être que le libanais ou l'égyptien etc. n'a pas de status officiel, car officielement on parle de 'l'arabe' au lieu de la langue libanaise.

Honneur et Patrie

Charlotte Wazen, l'une des meilleures parmi nos belles élégantes de la CLT jusqu'à 1973 date de notre exode...

libanais étranger au liban

En effet, elle a raison sur les recherches de la prononciation des noms occidentaux écrits en arabe. Je me souviens de M Arafat Hijazi sur Canal 7 durant la guerre: Il avait parlé de Mgr Carlo Porno , parlant du nonce apostolique Mgr Carlo Fournou...Rires assurés en famille et il l'avait répété plusieurs fois.

libanais étranger au liban

Voici le liban d'autrefois hérité de nos parents...Pays de culture, de joie, d'amour, de paix, de richesse... Aujourd'hui ? c'est tout le contraire.

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