Diplomatie

Entre Téhéran et Paris, une délicate valse diplomatique

Paris est, depuis quelques semaines, à la pointe des efforts diplomatiques européens pour tenter de créer les conditions d’une désescalade des tensions irano-US.

Hassan Rohani a exclu hier l’idée de « discussions bilatérales » avec les États-Unis. Atta Kenare/AFP

Comme le calme après la tempête. Alors que les rapports franco-iraniens s’étaient considérablement dégradés ces derniers mois, en l’espace de quelques semaines, le ton s’est radicalement atténué. Paris et Téhéran ont « repris langue », multipliant les contacts directs et indirects, par les nombreux coups de téléphone entre les présidents français et iranien Emmanuel Macron et Hassan Rohani, comme par des rencontres entre des délégations d’officiels des deux pays.Le dernier des entretiens directs entre les présidents français et iranien, samedi dernier, semble avoir eu des retombées positives sur l’épineux dossier du nucléaire iranien. « Les points de vue de la France et de l’Iran sur le programme nucléaire de Téhéran se rapprochent », a déclaré lundi le porte-parole du gouvernement iranien, Ali Rabiei, selon qui les convergences entre les deux pays doivent beaucoup à l’entretien téléphonique en question. « Heureusement, les points de vue se sont rapprochés sur beaucoup de sujets et désormais, des discussions techniques ont lieu pour tenir les engagements des Européens », a-t-il dit.

Ainsi donc, entre une Allemagne de plus en plus affaiblie politiquement et une Grande-Bretagne focalisée sur le lourd dossier du Brexit, Paris, fervent défenseur de l’accord sur le nucléaire iranien de 2015 (JCPOA), a pris depuis plusieurs semaines la « tête européenne » des opérations visant à sauver l’accord en persuadant l’Iran de s’y tenir.

Paris a ainsi montré ces derniers mois sa volonté de se poser en médiateur de cette crise, grâce à la double relation qu’il noue à la fois avec Washington et Téhéran.

« La France est vue comme la plus apte, parmi tous les partenaires européens, à agir en tant que médiateur éventuel entre l’Iran et les États-Unis », explique Ali Fathollah Nejad, spécialiste de l’Iran au sein du Brookings Doha center, contacté par L’Orient-Le Jour. «  Emmanuel Macron a assumé un rôle de premier plan au sein du E3 (France, Grande-Bretagne, Allemagne), pour tenter de convaincre Téhéran de ne pas s’aventurer dans un processus qui l’isolerait du reste de la communauté mondiale » , estime quant à elle Holly Dagres, chercheuse non résidente à l’Atlantic Council de Washington. Cela expliquerait pourquoi l’Iran voit de plus en plus la France d’un bon œil.


(Lire aussi : L'Iran exclut l'idée de "discussions bilatérales" avec Washington)


Le pétrole à tout prix

Les deux pays ont connu, pourtant, des périodes de fortes tensions ces derniers mois. Entre la fin de non-recevoir essuyée par le ministre français des Affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian, lors de sa visite à Téhéran en mars 2018 – qui devait accessoirement préparer la visite du président français en Iran –, l’appel du journal iranien conservateur Kayhan à l’expulsion de diplomates français un an plus tard, puis les récurrents appels du guide suprême iranien Ali Khamenei à ne pas faire confiance aux Européens, les relations n’ont pas toujours été au beau fixe. Les deux pays n’ont d’ailleurs pas d’ambassadeurs respectifs en poste pendant près de six mois.

Parler toutefois d’un « tournant » dans les rapports franco-iraniens serait, aujourd’hui, un peu prématuré, tant l’histoire diplomatique entre les deux pays a été marquée de hauts et de bas. « Aujourd’hui, nous sommes dans une nouvelle séquence (entre Paris et Téhéran). Les relations entre la France et l’Iran ont déjà connu des périodes d’ouverture et de fermeture », explique à L’OLJ Jonathan Piron, spécialiste de l’Iran pour le site Etopia, précisant toutefois que « certains Iraniens restent d’ailleurs encore critiques, ayant toujours à l’esprit les positions en flèche de (l’ancien ministre des AE, Laurent) Fabius en 2015 (lors des négociations sur l’accord sur le nucléaire) ».

Le président Macron a posé, lors du récent sommet du G7 à Biarritz, les bases d’une potentielle solution diplomatique pour tenter de sortir de l’escalade entre les États-Unis et l’Iran, renforcée depuis mai dernier. Emmanuel Macron avait annoncé le 26 août dernier que les discussions du G7 ont créé les « conditions d’une rencontre entre Donald Trump et Hassan Rohani ».

La dernière preuve de cette « mobilisation » française s’est traduite par la réception lundi, à Paris, d’une délégation iranienne conduite par le vice-ministre des Affaires étrangères, Abbas Araghchi, pour discuter des modalités économiques de maintien de l’Iran au sein du JCPOA. La République islamique réclame en effet depuis des mois des garanties de la part des Européens afin de compenser les sanctions économiques américaines réinstaurées depuis le 8 mai dernier et qui pèsent lourdement sur l’économie iranienne. Selon plusieurs sources iraniennes, Emmanuel Macron a proposé l’ouverture d’une ligne de crédit de 15 milliards de dollars pour acheter du pétrole iranien, principale source de revenus pour la République islamique. En retour, le chef de l’État français a demandé à Téhéran de ne pas se désengager davantage du JCPOA, alors que l’Iran avait annoncé, le 8 mai dernier, une augmentation de ses stocks d’uranium et un enrichissement au-delà du seuil autorisé.

Le président iranien souhaite que son pays puisse exporter entre 700 000 et 1,5 million de barils de pétrole par jour. Mais les ambitions d’Emmanuel Macron et de son homologue iranien ne sont réalisables que si les Américains – qui ont déclaré à maintes reprises vouloir ramener les exportations d’hydrocarbures de l’Iran à « zéro » – jouent le jeu et acceptent par exemple d’accorder à nouveau la possibilité pour Téhéran d’exporter son pétrole vers un nombre limité de pays, qui seraient exemptés de sanctions, comme c’était le cas jusqu’en mai dernier (pour la Turquie, la Chine, l’Inde et le Japon).


(Lire aussi : L'Iran jette un froid sur la perspective d'une rencontre Trump-Rohani)


Un pas en avant, un pas en arrière

Sur le plan interne, la République islamique affiche un autre visage. Car même si des progrès dans les discussions avec les Européens sont notables, Téhéran continue de maintenir la pression pour obtenir des garanties économiques tout en poursuivant sa politique de désengagement vis-à-vis de l’accord sur le nucléaire. S’exprimant hier au Parlement iranien (Majlis), le président iranien a confirmé que la République islamique pourrait réduire davantage encore, et « dans les prochains jours », ses engagements en la matière si « d’ici à jeudi » les négociations avec les Européens « n’aboutissent à aucun résultat ».

Réagissant à ce discours, Paris a averti l’Iran, hier soir, qu’il enverrait « un mauvais signal » s’il décidait de réduire de nouveau dans les prochains jours ses engagements dans le cadre de l’accord sur le nucléaire. Par ailleurs, alors qu’il s’était montré partant pour une rencontre avec Donald Trump si celle-ci n’était pas « juste pour les photos », Hassan Rohani a exclu l’idée de « discussions bilatérales » avec les États-Unis, affirmant que son pays y était opposé « par principe », selon le site officiel du gouvernement iranien.


La ligne du guide suprême

Il s’agit ici d’une réaffirmation « de la ligne politique officielle du guide suprême », explique Ali Fathollah Nejad. Cette politique se traduit par des négociations si – et seulement si – les Américains lèvent les sanctions qu’ils ont imposées, « notamment celles concernant le guide, mais aussi celles concernant le pétrole », explique M. Piron, ajoutant que « sans cela rien n’est possible ».

Ali Khamenei – plus haute autorité religieuse et politique de l’Iran et ultime décideur de la politique étrangère du pays – n’a jamais caché son mécontentement face à la « non-avancée » des Européens dans la compensation des sanctions américaines. « Des forces en Iran – les extrémistes en particulier – se sont farouchement opposées au JCPOA et à l’administration Rohani pour l’avoir négocié. Rohani doit naviguer sur une ligne très fine pour que tout le monde soit content pour le moment », ajoute Holly Dagres.

« Ne vous laissez pas tromper par la France », affichait le quotidien conservateur Kayhan en une de son édition du 2 septembre, expliquant que « l’Europe observe toutes les sanctions américaines et ne respecte aucun de ses engagements ».

Le chemin pour tout progrès entre les deux positions américaine et iranienne est semé d’embûches, et la France va devoir faire preuve de beaucoup de patience, de diplomatie et d’équilibre pour réussir, éventuellement, à faire avancer les choses.Le ministre français de l’Économie, Bruno Le Maire, était d’ailleurs hier en mission à Washington pour examiner avec l’administration américaine ce qu’elle est prête à accepter pour que les Iraniens puissent reprendre leurs exportations de pétrole.



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Comme le calme après la tempête. Alors que les rapports franco-iraniens s’étaient considérablement dégradés ces derniers mois, en l’espace de quelques semaines, le ton s’est radicalement atténué. Paris et Téhéran ont « repris langue », multipliant les contacts directs et indirects, par les nombreux coups de téléphone entre les présidents français et iranien...

commentaires (4)

l'Iran n'a malheureusement pas d'amis a l'international. c'est un pays isolé, avec une economie exsangue et minée par la corruption. C'est dommage car les iraniens sont un grand peuple, mais personne ne risquera sa peau pour permettre a l'economie iranienne d'exporter son petrole. Surtout pas les europeens. Les Iraniens essayent de sauver la face, mais ceci au risque d'une confrontation avec les USA. A un certain moment il faudra plier, et tot ou tard les iraniens vont plier, sa se voit avec leurs changement de ton. Les voila qui demandent une ligne de credit.. pauvre pays..

Thawra-LB

15 h 06, le 04 septembre 2019

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Commentaires (4)

  • l'Iran n'a malheureusement pas d'amis a l'international. c'est un pays isolé, avec une economie exsangue et minée par la corruption. C'est dommage car les iraniens sont un grand peuple, mais personne ne risquera sa peau pour permettre a l'economie iranienne d'exporter son petrole. Surtout pas les europeens. Les Iraniens essayent de sauver la face, mais ceci au risque d'une confrontation avec les USA. A un certain moment il faudra plier, et tot ou tard les iraniens vont plier, sa se voit avec leurs changement de ton. Les voila qui demandent une ligne de credit.. pauvre pays..

    Thawra-LB

    15 h 06, le 04 septembre 2019

  • De la diplomatie croissant-beurre... Voyons voir..

    LeRougeEtLeNoir

    11 h 14, le 04 septembre 2019

  • CA VA MENER A RIEN. SANS LES ETATS UNIS, DONC SANS NEGOCIATIONS, POINT DE SOLUTION.

    L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

    10 h 01, le 04 septembre 2019

  • La France qui n'est pas fiable mais en qui les iraniens font semblants de jouer le jeu, sait que dans 3 jours l'Iran NPR va augmenter ses capacités nucléaires . Ça fout tellement les boules au groupe du clown et de chitanyahou qu'ils envoient leur sous-fifre macron au charbon. De qui croient ils se moquer ?

    FRIK-A-FRAK

    06 h 54, le 04 septembre 2019