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Moyen Orient et Monde

« Être iranien aujourd’hui, c’est être isolé et abandonné par le reste du monde »

Témoignages

Cinq jeunes Iraniens et Iraniennes racontent leur quotidien sous le régime des sanctions américaines.

Claude ABDO | OLJ
17/08/2019

La décision américaine de rétablir les sanctions contre l’Iran en mai 2018 a mis fin au souffle d’espoir qu’avait fait naître la conclusion de l’accord nucléaire en juillet 2015. Loin des rêves d’un nouveau développement et d’une plus grande ouverture sur le marché occidental, l’économie iranienne, déjà en difficulté, a subi de plein fouet le poids des sanctions américaines. Le rial a perdu 75 % de sa valeur par rapport au dollar, et les prix de tous les produits de base sont montés en flèche.

Les jeunes sont particulièrement touchés par cette crise qui s’ajoute aux incertitudes qu’ils ont déjà sur leur avenir concernant l’emploi, leur famille ou la possibilité d’émigrer. L’Orient-Le Jour s’est entretenu via les réseaux sociaux avec cinq Iraniens et Iraniennes entre 20 et 30 ans pour comprendre en quoi leur quotidien avait été affecté par les sanctions.

Tous mettent l’accent sur la baisse du pouvoir d’achat qui résulte de la stagnation des salaires en dépit de l’augmentation des prix. « Toutes nos dépenses augmentent, mais nos salaires restent les mêmes, donc la vie est devenue bien plus dure et on ne peut plus acheter les mêmes choses qu’avant », explique Maryam*, 22 ans, serveuse dans un restaurant. L’année dernière, le salaire minimum légal de 10 millions de rials par mois équivalait environ 277 dollars. Celui-ci a augmenté de manière marginale pour atteindre 12 millions de rials, mais du fait de la chute du rial, cette somme équivaut aujourd’hui environ 89 dollars par mois.

L’Iran, à l’inverse de nombreux pays de la région, est doté de nombreuses industries et produit une part importante de biens de consommation sur son territoire. Malgré cela, les habitudes de consommation de nombreux jeunes se trouvent transformées. « À mon avis, les sanctions sont une forme de guerre moderne, et elles ont affecté ma famille de manière directe. L’effet le plus sensible, c’est qu’on ne peut plus acheter de produits importés car ils sont trop chers ou indisponibles. Même si notre pays a beaucoup d’industries, la plupart sont des produits sont de mauvaise qualité », déclare Alireza, 22 ans, étudiant en médecine.



(Lire aussi : Fuyant le marasme économique, des Iraniens cherchent du travail au Kurdistan irakien)



Cumul d’emplois
Les prix des produits de consommation de base tels que le pain, l’eau ou l’essence ont peu augmenté car ils sont subventionnés et contrôlés par le gouvernement. En revanche, les prix de la viande, des fruits et légumes ont explosé. « Ma mère n’a plus les moyens d’acheter de la viande, du safran ou des produits de bonne qualité. On vit moins bien qu’avant, c’est sûr », raconte Hussein, 27 ans, plombier. Les prix de la majorité des services et des produits importés, ou en partie fabriqués avec des matériaux importés, sont montés en flèche. « C’est la même chose pour tout le monde. On peut survivre, mais on ne peut plus rien acheter d’importé. Par exemple, je suis photographe amateur, mais maintenant, il m’est impossible d’acheter de l’équipement puisque tout vient des États-Unis ou d’Europe », confirme Reza, 26 ans, en poste dans l’administration locale.

Les catégories les plus fragiles sont les plus touchées. La montée des prix oblige certains jeunes issus de classes moins aisées à travailler davantage en cumulant deux emplois : « J’ai passé un diplôme de plomberie, mais comme ça ne paie plus assez, je suis obligé de passer tout mon temps libre à faire le taxi. On est très peu payés, au maximum l’équivalent de onze dollars par jour, mais c’est le seul moyen de s’en sortir. Je dors souvent dans ma voiture, trois ou quatre heures par nuit, et puis le reste du temps, je travaille. Je n’ai plus le temps de rentrer chez moi pour voir ma femme ou ma famille », confie Hussein.

Quand on les interroge sur leurs perspectives d’avenir, la plupart des jeunes Iraniens insistent sur leur volonté de quitter le pays à cause de la situation économique. « J’étudie la médecine, un domaine qui devrait avoir beaucoup d’avenir dans ce pays. Mais la situation fait que, pour l’instant, j’ai décidé que je devais partir car je ne vois pas comment celle-ci pourrait s’améliorer », annonce Alireza, résigné. D’autres auraient aimé émigrer, mais se retrouvent bloqués dans le pays : « Même si je n’avais pas de plan précis pour mon avenir, j’étais sûre de vouloir quitter l’Iran et vivre à l’étranger, commence Maryam. Maintenant, je ne suis sûre que d’une chose, c’est que ce n’est plus envisageable de partir car notre monnaie ne vaut plus rien à l’étranger », ajoute-t-elle. Kian, qui travaille dans l’informatique, se retrouve à 29 ans dans une situation similaire : « Personnellement, je gagne beaucoup moins d’argent qu’avant et j’ai des difficultés à payer mon loyer et à couvrir mes dépenses de base. L’année dernière, j’ai investi toutes mes économies pour acheter une voiture que j’ai payée il y a un an maintenant, mais le temps qu’ils me la livrent, les prix ont augmenté, et donc maintenant ils veulent que je paie trois ou quatre fois plus qu’avant ! Résultat, je n’ai ni argent pour partir d’ici ni voiture. »



(Lire aussi : Face à la pression économique, Téhéran met en garde Washington)



L’envie de partir
Aucun des jeunes interrogés ne se laisse aller à l’optimisme. « Finalement, je pense que l’effet des sanctions, c’est un peu plus de privation, moins d’espoir et moins de bonheur. Être iranien aujourd’hui, c’est être isolé et surtout abandonné par le reste du monde. Pour beaucoup de gens, les sanctions, ça veut aussi dire des entreprises qui ferment, donc le chômage, et puis, pour ceux qui ont besoin de médicaments importés, parfois, c’est même la maladie ou la mort. »

« Je pense que la majorité des Iraniens sont comme moi, ils n’ont plus espoir dans le changement. La signature du JCPOA (accord sur le nucléaire) a pris des années, et maintenant, on est revenus à la case départ. Le problème des sanctions, c’est qu’elles ne tiennent pas compte de la réalité dans le pays, notamment de la corruption. L’Iran est un pays très corrompu, et donc la seule chose qui se passe avec les sanctions, c’est que les pauvres s’appauvrissent et les riches s’enrichissent », constate gravement Alireza.

Kian nuance la part de responsabilité des sanctions dans la crise iranienne. « À mon avis, la situation de l’économie en Iran est autant liée aux sanctions qu’à une mauvaise gestion du développement économique par le régime depuis 40 ans. Les sanctions ont un impact réel, mais elles sont aussi le bouc émissaire de la République islamique pour excuser ses lacunes structurelles et le contrôle qu’elle exerce sur la population. Cela étant, je ne crois pas à un effet bénéfique des sanctions pour un changement. Contrairement à ce que voudrait l’administration américaine, ceux qui sont touchés le plus durement par les sanctions sont trop occupés à survivre pour se préoccuper des questions politiques, et mener un changement de régime, ce qui reste l’objectif des néoconservateurs à la manœuvre aux États-Unis. L’économie iranienne est certes bouleversée, mais au profit des élites du régime. »

*Tous les prénoms ont été modifiés



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PRÊT TENSION.

Pourquoi donc dans cette situation l'Iran NPR engrange des victoires éclatantes. ?

PRÊT TENSION.

A chacun sa propagande.

Libre à chacun de se laisser berner.
Les usa france ANGLETERRE saoudie emiratis se font corrigés proprement au Yemen en Irak au Liban etc... par ces iraniens aux abois... looollll....

HABIBI FRANCAIS

L Iran est l exemple d un pays ou la population a vraiment un gouvernement qu elle ne merite pas.....

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

QUAND NOS GOUVERNEURS REVENT D,HEGEMONIE SUR LA REGION ET PROVOQUENT TOUS LES VOISINS ET AU DELA IL EST NORMAL QU,ON SOIT AFFECTE PAR LES REACTIONS DES AUTRES.

Kamel Jaber

Bien sur! a quoi s'attendent-ils?? il n'ont que ce qu'ils meritent

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