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Nos lecteurs ont la parole - Par Grégoire Serof

Le malheur des uns fait le bonheur des autres

Elle s’appelle Mette Bendixon et n’est pas seulement blonde et belle comme on se limite à décrire la gent féminine scandinave dans notre pays. Plus sérieusement, c’est une scientifique spécialisée en géomorphologie qui s’est donné comme but l’étude des glaciers du Groenland, cette province très peu habitée du Danemark, aux dimensions d’un continent.

Dès son arrivée sur place, le groupe de chercheurs que dirige Mette a pu constater l’ampleur de la débâcle des glaciers. Ils n’ignorent pas une généralité connue de tous, à savoir que le réchauffement climatique provoque cette fonte de glaces accélérée, laquelle à son tour contribue à la montée des eaux des océans et finit par perturber l’ensemble de l’écologie sur notre terre. Une observation plus soutenue leur a fait découvrir que dans ces fjords l’eau de la fonte des glaciers était chargée de matières solides. Les alluvions de cette eau déposées à l’embouchure des fjords forment des plaines sablonneuses aussi vastes que les estuaires des grands fleuves d’Afrique et d’Asie.

Mette Bendixon et ses chercheurs appartiennent au monde occidental qui, c’est bien connu, se donne pour objectifs depuis toujours l’industrialisation à outrance et la croissance sans fin. Le pays le plus puissant et notoirement le plus polluant du monde, dirigé d’une manière chaotique et irresponsable par un maniaque, irrespectueux des femmes lui aussi, se situe tout près de leur lieu de recherches. Aux États-Unis le besoin de sable pour la construction des bâtiments, des routes et des infrastructures est important et permanent. Leur en fournir serait une affaire éminemment profitable. Les savants assurent que le Groenland est en mesure de le faire. Cette grande île est également capable par ailleurs d’approvisionner en sable, en quantités plus que suffisantes, tous les autres pays de la terre.

S’agissant des émanations de CO2, faut-il rappeler que la construction, tant par l’extraction des matériaux nécessaires pour son exécution que par leur mise en place, est la plus polluante des industries. Les appareils d’air conditionné, exigés universellement aujourd’hui pour rafraîchir les espaces de travail et d’habitation, rendent par leur rejet de fluor dans l’air, le réchauffement de la planète encore plus catastrophique. Il est déconcertant de constater que tous les pays du monde sans exception, évolués ou en voie de le devenir, n’envisagent ni la modération de la production industrielle ni l’équilibre entre celle-ci et la consommation, mais prônent plutôt la croissance à tout prix. C’est un comportement suicidaire. Comment réagira le Liban, la « Suisse du Proche-Orient », face à ces développements ? Nos responsables ne semblent pas s’en préoccuper outre mesure. Le Groenland, c’est où exactement ? vous demanderont-ils. Ils ont d’autres chats à fouetter. Pour décider du budget de l’État de l’année en cours, déjà bien entamée comme on le sait, ils se disputent pour assurer chacun pour son clan, le plus grand nombre de trouffions, de ronds de cuir, de gardiens et de chauffeurs aux postes de l’État.

Depuis les temps les plus anciens, le Cananéen, le Phénicien, le Grec, le Romain, le Byzantin, l’Arabe, l’Ottoman, le Français, le Syrien ou l’Iranien qu’il a été ou qu’il est resté encore, le Libanais sait que dans son pays on a surtout produit de la pourpre qui a servi à rendre plus fastueuses les robes des souverains qui l’ont dominé. La fabrication du verre soufflé et celle de la poterie étaient des industries mineures par rapport à sa principale activité qui était le commerce et le bla-bla-bla qui va avec. Heureusement qu’il y avait la Békaa pour assurer sa subsistance. Pourtant, son destin et sa vocation étaient écrits dans les livres anciens : pays du lait et du miel, paradis du bien-être, du repos et de la contemplation, terre de la beauté. Qu’en reste-t-il ? Un pays enlaidi à l’extrême.

Néanmoins, rétablir la beauté du littoral est possible. En créant par exemple des nouvelles plages utilisant du sable importé du Groenland. Du sable que l’on épandrait du sud au nord du pays devant l’urbanisation désordonnée de la côte. Aujourd’hui, les plages de sable sont l’argument dominant de la publicité touristique dans le monde pour les pays qui ont la chance d’en posséder. Si le Liban décidait de se lancer dans l’aventure de s’en pourvoir, le projet n’est pas une utopie exagérée. Légalement ou autrement, des remblaiements importants ont déjà été réalisés avec succès. Techniquement, pour des fondations stables, les gravats ne manqueront pas si on démolissait par exemple la muraille des bâtiments inoccupés érigés sur la côte. À propos, on pourrait en épargner quelques-uns pour loger l’afflux des touristes de l’avenir, mais n’anticipons pas. Pour ce qui est du transfert du sable par mer, des compétences locales de réputation mondiale spécialisées dans le transport lourd maritime existent. Elles sauront créer la technique et les méthodes appropriées pour rendre simple l’opération. Le tourisme, activité mondiale en plein essor et vocation naturelle du Liban, peu polluante de surcroît, s’établirait enfin sur des bases saines : la plage et la mer seront limitrophes à nouveau et leur entourage agréable à la vue comme il se doit.

Utopie ? Pas vraiment, si on pense aux progrès qu’a connus le monde après la révolution industrielle. Cinquante ans sont passés depuis la conquête de la Lune. C’était un défi mais aussi une utopie ? Qu’est-ce donc que remblayer moins de deux cents kilomètres de littoral en comparaison ? Si le résultat est la résurrection du Liban, le jeu en vaut la chandelle.

« La beauté sauvera le monde », disait Dostoïevski. Pourquoi ne pas essayer ?


Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « courrier » n’engagent que leurs auteurs et ne reflètent pas nécessairement le point de vue de L’Orient-Le Jour.

Elle s’appelle Mette Bendixon et n’est pas seulement blonde et belle comme on se limite à décrire la gent féminine scandinave dans notre pays. Plus sérieusement, c’est une scientifique spécialisée en géomorphologie qui s’est donné comme but l’étude des glaciers du Groenland, cette province très peu habitée du Danemark, aux dimensions d’un continent.Dès son arrivée sur place, le groupe de chercheurs que dirige Mette a pu constater l’ampleur de la débâcle des glaciers. Ils n’ignorent pas une généralité connue de tous, à savoir que le réchauffement climatique provoque cette fonte de glaces accélérée, laquelle à son tour contribue à la montée des eaux des océans et finit par perturber l’ensemble de l’écologie sur notre terre. Une observation plus soutenue leur a fait découvrir que dans ces...
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