Interview

« Raëf Badaoui est incarcéré depuis 7 ans. C’est très long lorsqu’on n’a commis aucun crime »

Depuis l’appel de l’administration Trump à Riyad, Ensaf Haïdar, l’épouse du blogueur saoudien incarcéré en Arabie, voudrait rencontrer le président américain, « seul capable d’obtenir sa libération ».

L’administration Trump a récemment réclamé la libération du blogueur Raëf Badaoui, détenu en Arabie saoudite depuis 7 ans. Mais Riyad n’a toujours pas donné sa réponse. Photo DR

Sept ans déjà qu’elle attend le retour de son époux, Raëf Badaoui, ce blogueur saoudien condamné à 10 ans de prison et 1 000 coups de fouet pour « apostasie et insultes à l’islam ». Sept ans qu’elle sillonne le monde à la recherche de soutiens pour la libération du père de ses trois enfants, détenu en Arabie saoudite depuis juin 2012 pour avoir milité, sur son site Free Saudi Liberals Forum, en faveur de la liberté d’expression et d’une libéralisation morale du royaume. Sept ans qu’elle doit se contenter d’entendre sa voix, de temps à autre, depuis la geôle de Dahabane où il est détenu. Sept ans qu’il lui répond, quand elle lui demande comment il va : « Ne me le demande pas. »


L’espoir, de nouveau

Ensaf Haïdar n’a jamais baissé les bras. Mais elle « reprend espoir » aujourd’hui, depuis l’appel du vice-président américain, Mike Pence, à libérer le militant de 35 ans. Un appel lancé à l’Arabie saoudite le 18 juillet depuis Washington, lors d’une conférence sur la liberté religieuse. « En Arabie saoudite, le blogueur Raëf Badaoui est toujours en prison sous l’accusation d’avoir critiqué l’islam sur des médias électroniques », a souligné M. Pence, qui a cité le critique du régime de Riyad ainsi que les noms d’autres personnes détenues pour s’être exprimées sur les religions en Arabie saoudite, en Érythrée, en Mauritanie et au Pakistan. « Le peuple américain est à leurs côtés, et aujourd’hui, les États-Unis d’Amérique appellent les gouvernements d’Érythrée, de Mauritanie, du Pakistan et d’Arabie saoudite à respecter le droit de conscience de ces hommes et à les libérer », a ajouté le vice-président américain.

Son « nouvel espoir », Ensaf Haïdar le confie à L’Orient-Le Jour lors d’une interview, au lendemain de la demande de Washington à Riyad. Une demande considérée par les analystes comme une rare prise de distance de l’administration Trump à l’égard de son allié stratégique. Depuis la ville québécoise de Sherbrooke où elle réside avec ses trois adolescents de 16, 15 et 12 ans, après avoir obtenu l’asile fin octobre 2013 et la naturalisation canadienne en 2018, la présidente de la Fondation Raëf Badaoui « salue cette prise de position qui émane pour la première fois du bureau du président américain ». Celle qui est « devenue militante par la force des choses » et qui s’est « rendue plus d’une fois devant le Congrès américain » fait aujourd’hui part de sa volonté d’être reçue par Donald Trump. « J’aimerais rencontrer le président américain, affirme-t-elle. C’est le seul à pouvoir obtenir la libération de Raëf. » Car nul n’a réussi jusque-là à obtenir de grâce pour son époux « condamné à 10 ans d’emprisonnement suivis de 10 ans d’interdiction de voyage, 1 000 coups de fouet et une amende d’un million de riyals saoudiens (plus de 260 000 dollars américains) ». Ni les grandes puissances ou l’Union européenne, ni les Nations unies ou les organisations de défense des droits de l’homme. Pas plus que le prix Sakharov décerné au blogueur en 2015 par le Parlement européen et qui distingue les personnalités les plus influentes en matière de droits humains et de liberté d’expression. « Seule l’application de la peine des coups de fouet a été suspendue pour l’instant, suite à une vague mondiale de protestation », rappelle-t-elle. Les 50 premiers coups de fouet avaient été infligés au blogueur en 2015 à Djeddah. « Un comité de huit médecins avait affirmé, dans un rapport, que Raëf ne pourrait physiquement supporter cette sanction qui devait être hebdomadaire. Mais à tout moment, ils peuvent décider d’en reprendre l’application », note-t-elle, la gorge nouée, refusant d’évoquer les conditions de détention de son époux.


(Lire aussi : « La communauté internationale ne doit plus fermer les yeux sur les crimes de l’Arabie saoudite »)



Sherbrooke et d’autres villes canadiennes adoptent la cause

Quant au Canada, « il a fait du mieux qu’il a pu ». « Le Québec a fait un maximum. Il nous a hébergés, mes enfants et moi. Il nous a accordé la nationalité et une assistance à mes enfants qui sont tous les trois mineurs. Plusieurs villes canadiennes ont offert à mon époux la citoyenneté d’honneur. Et le Premier ministre, Justin Trudeau, a réclamé à Riyad la libération de Raëf. » Mais la jeune femme ne peut que constater « les mauvaises relations » entre le Canada et le royaume saoudien. Alors, en attendant que les choses bougent, Ensaf Haïdar continue de se démener et de frapper à toutes les portes. Avec elle et ses enfants, la ville de Sherbrooke, « qui a formidablement adopté la cause de Raëf », organise une veillée hebdomadaire, les vendredis devant l’hôtel de ville, pour soutenir son époux. En février dernier, la jeune femme a activement participé, à Bruxelles, au 7e Congrès mondial contre la peine de mort, organisé par l’association ECPM au Parlement européen, où elle a exhorté, une nouvelle fois, l’Europe et les instances internationales à se mobiliser pour la libération de son époux. « Je ne m’arrêterai pas, tant que Raëf sera toujours incarcéré », promet-elle.

En même temps, « sept ans de prison, c’est très long ». Mme Haïdar fait part de sa profonde exaspération, jusqu’à la colère. « Cela suffit, pour lui et pour nous ! » crie-t-elle. « Cela fait sept ans que Raëf est détenu, alors qu’il n’a commis aucun crime. Cela fait huit ans que ses enfants ne l’ont pas vu, martèle-t-elle. Il n’a pourtant fait que réclamer ses droits. Il militait pour la liberté de religion, pour les droits de la femme et pour que soit mis un terme au pouvoir des religieux en Arabie saoudite. »


(Lire aussi : Washington demande à l'Arabie saoudite de libérer le blogueur Raef Badaoui)



Lâchés par leurs familles en Arabie

Mais les autorités saoudiennes ne l’entendaient pas de cette oreille. Dès l’ouverture de son blog baptisé « Les libéraux saoudiens » en 2008, le militant a été la cible de mesures répressives. « Il a aussitôt été interdit de voyage et ses comptes bancaires ont été bloqués, rappelle sa femme. Il n’avait même plus le droit d’entreprendre de formalité administrative. » Alors, pour avoir les coudées franches, comprendre ce qu’on lui reprochait et réclamer ses droits, le blogueur a poussé son épouse à quitter le pays avec ses enfants. « Tant que nous étions en Arabie saoudite, il ne voulait pas réagir. Il préférait nous savoir en sécurité, explique-t-elle. Mais en même temps, il était persuadé qu’il s’agissait d’un problème qui serait réglé en un petit mois et que tout rentrerait rapidement dans l’ordre. » Ensaf Haïdar et ses enfants quittent leur pays vers la fin 2011, pour l’Égypte puis le Liban. Raëf Badaoui est arrêté le 17 juin 2012 et son blog fermé. Un véritable « drame » pour la petite famille, rapidement complètement abandonnée par ses proches. « Raëf est notre seule attache en Arabie saoudite. Et lui n’a plus que nous », dit encore son épouse.

C’est alors que tombe le premier verdict, comme un couperet. « Les autorités saoudiennes le condamnent d’abord à la peine capitale », rappelle-t-elle. Après un premier appel, la peine de mort est commuée en sept ans d’emprisonnement et 600 coups de fouet. Mais au terme d’un deuxième appel, « un verdict final plus lourd est prononcé », regrette-t-elle, évoquant les 10 ans de prison… et « ces 1 000 coups de fouet qui risquent de lui être à nouveau infligés n’importe quand ».

Le visage rieur de Raëf Badaoui est devenu l’emblème de la liberté d’expression dans le monde. Mais le prince héritier d’Arabie saoudite, Mohammad ben Salmane, n’a toujours pas répondu à l’injonction américaine. Ensaf Haïdar, elle, est certaine que « la liberté est proche » pour celui qu’elle aime et qu’elle attendra « toute sa vie ».


Pour mémoire

Des sénateurs américains s'allient contre des ventes d'armes à Riyad

En Arabie, peine de mort requise contre cinq militants des droits de l'Homme, dont une femme

Riyad ferme la porte aux critiques occidentales


Sept ans déjà qu’elle attend le retour de son époux, Raëf Badaoui, ce blogueur saoudien condamné à 10 ans de prison et 1 000 coups de fouet pour « apostasie et insultes à l’islam ». Sept ans qu’elle sillonne le monde à la recherche de soutiens pour la libération du père de ses trois enfants, détenu en Arabie saoudite depuis juin 2012 pour avoir milité, sur...

commentaires (4)

y compris les religieux de tous bords donc!

TrucMuche

14 h 29, le 24 juillet 2019

Tous les commentaires

Commentaires (4)

  • y compris les religieux de tous bords donc!

    TrucMuche

    14 h 29, le 24 juillet 2019

  • Vive les religieux et les politiciens de tous pays qui sont à leurs bottes. C'est vraiment répugnant et scandaleux que l'on puisse serrer la main de ces criminels.

    TrucMuche

    14 h 26, le 24 juillet 2019

  • ? ? ?

    Aref El Yafi

    08 h 09, le 24 juillet 2019

  • TRISTE HISTOIRE DANS UNE DES DEUX FACES DE LA MEME MONNAIE DE L,OBSCURANTISME.

    L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

    07 h 56, le 24 juillet 2019