L'éditorial de Issa GORAIEB

Feux de camps

L’éditorial
Issa GORAIEB | OLJ
20/07/2019

Quelle plaie, doit-on sans doute penser dans les sphères dirigeantes pétries de médiocrité, que ces golden boys bardés de diplômes obtenus auprès des plus grandes universités occidentales ; qui se sont bâti, à la force du poignet, de magnifiques carrières à l’étranger ; et qui, au faîte de leur réussite professionnelle, regagnent la mère patrie, croyant pouvoir lui offrir leur expertise ; et ne faisant, en réalité, que s’aventurer dans une jungle politicienne échappant à toutes les lois. Y compris celle de la raison.

Camille Abousleiman, avocat international de renom se doublant d’un spécialiste des marchés financiers émergents, est, à l’évidence, un de ces Martiens. Pressenti pour représenter le parti des Forces libanaises au sein du gouvernement, il s’est vu attribuer le portefeuille du Travail : un véritable signe du destin pour ce bourreau de travail formé, de surcroît, dans le culte de la primauté de la loi.

Celle relative aux travailleurs étrangers, Camille Abousleiman ne l’a guère inventée ; peu après sa prise de fonctions, il s’était d’ailleurs ému de cette honteuse disposition qu’est la kafala (parrainage imposé à l’employeur) qui expose souvent à toutes sortes d’abus les employés de maison étrangers. En attendant d’y remédier, le ministre s’est attaqué à cette autre forme d’esclavagisme qu’est le travail au noir ; passé le délai d’un mois qu’il leur avait accordé, il a sévi contre des dizaines d’entreprises en faute. Du coup, un vent de révolte balayait, comme on sait, les camps de réfugiés palestiniens. En dépit des assurances et avantages administratifs ultérieurement fournis aux habitants des camps, la tension demeure, ravivant dans la mémoire collective des Libanais le sinistre souvenir des débordements armés qui menèrent implacablement à la ruine du pays.

Tant de nervosité, chez les uns comme chez les autres, peut s’expliquer par les coups politico-diplomatiques qu’a essuyés, ces derniers temps, la cause palestinienne. Outre ses incidences territoriales, le plan de paix concocté par l’actuelle administration américaine suppose clairement l’installation définitive des réfugiés dans les pays d’accueil : une calamité sans nom pour le minuscule Liban au tissu démographique et communautaire exceptionnellement délicat et qui héberge, de surcroît, plus d’un million de Syriens ayant fui les horreurs de la guerre.

Or, pour absolument légitime qu’elle soit, la terreur que nous inspire une greffe aussi massive n’est pas toujours bien comprise ailleurs, et les maladroites péroraisons de la diplomatie libanaise, au ton communément jugé raciste, ne sont certes pas pour arranger les choses. Qu’ils soient de bonne foi ou non, nombre de gouvernements étrangers et d’associations humanitaires nous incitent à améliorer résolument les conditions de vie dans les camps et à satisfaire les droits des réfugiés, notamment au travail, sans autre souci toutefois des implications futures d’une telle normalisation de leur statut. Pour son malheur, le Liban est ainsi pris entre le marteau des sermons moralisateurs et l’enclume des impératifs d’équilibre communautaire définissant son identité et sa raison d’être en tant qu’unique État pluriculturel d’une région gagnée par les fanatismes.

Que dire cependant des inhibitions et manipulations politiciennes dont est l’objet, sur la scène locale, un dossier aussi lourd de retombées ? Jouant l’apaisement face à la polémique sur le travail des étrangers, Saad Hariri annonçait jeudi, en plein Parlement, un prochain réexamen de la question en Conseil des ministres. Mais ce n’était pas encore assez pour le président de l’Assemblée Nabih Berry qui, faisant fi du principe de la séparation des pouvoirs, se promettait de demander au ministre du Travail de renoncer à son projet et d’en faire l’annonce dans une conférence de presse. Avec ce stupéfiant mélange des genres, c’est d’un ingrédient nouveau que vient de s’enrichir l’indigeste tambouille qu’est la démocratie à la libanaise.

Issa GORAIEB

igor@lorientlejour.com

À la une

Retour à la page "Éditorial"

Dernières infos

Les + de l'OLJ

1/1

Les articles les plus

A WEEKLY EDITION CURATED AND
PERSONALIZED BY OUR EDITORIAL TEAM

SIGN UP TO OUR NEWSLETTER IN ENGLISH

More Info See Sample
x

Pour enregistrer cet article dans votre dossier personnel Mon Compte, vous devez au préalable vous identifier.

L'Orient-Le Jour vous offre 5 articles

Nous sommes un journal indépendant, nous chérissons notre liberté qui découle de notre autonomie financière comme de nos principes éthiques. Votre soutien, cher lecteur, est plus que nécessaire pour pérenniser nos initiatives.

Je poursuis la lecture

4

articles restants