X

Idées

Du Liban à la Syrie, la reconstruction comme poursuite de la guerre par d’autres moyens

Commentaire
06/07/2019

Alors que la guerre en Syrie semble toucher à sa fin, les enjeux relatifs à la reconstruction occupent désormais une place centrale dans les débats sur l’avenir du pays. À cet égard, il est notamment intéressant de se pencher sur le cadre de développement urbain que le régime a mis en place pour orienter ce processus.

Parmi les lois et décrets adoptés par le régime du président Bachar el-Assad, la loi n° 10 (avril 2018) a été particulièrement critiquée car elle permet au régime de déposséder des personnes de leurs biens dans des zones de développement déterminées par les collectivités locales. En contrepartie, les propriétaires ainsi expropriés peuvent devenir actionnaires des sociétés de promotion immobilière mandatées par le régime, à condition d’être en mesure de « prouver » au préalable qu’ils sont bien « propriétaires » de leurs biens.

Les dispositions de la loi n° 10 laissent transparaître certaines similitudes entre l’approche actuelle du régime syrien et celle qui a prévalu lors de la reconstruction du centre-ville de Beyrouth après la guerre civile. Le gouvernement libanais avait alors accordé à Solidere, une société immobilière privée, le droit exclusif de développer et de reconstruire le centre-ville. Les propriétaires particuliers devaient choisir entre posséder des actions de Solidere ou les céder pour une valeur bien inférieure à celle de leur propriété.

Les similitudes entre ces deux approches ne s’arrêtent pas là. En Syrie, le régime d’Assad prépare le terrain pour empêcher le retour – ou favoriser l’expulsion – des populations qui ont participé au soulèvement contre lui. Sous prétexte de rénovation urbaine, le régime a autorisé la destruction de zones d’habitat informel à la périphérie de Damas. Or les quartiers ciblés dans ce cadre étaient justement ceux qui ont abrité des manifestations antirégime.


(Lire aussi : Reconstruction : HRW met en garde contre la complicité des donateurs avec le régime d'Assad)



Outil de développement et de conflit

Au Liban, le développement urbain n’a, certes, pas été utilisé pour renforcer l’hégémonie d’un régime, mais comme moyen de pression employé par divers partis et organisations politiques pour exercer un contrôle sur certaines zones et empêcher certaines communautés d’entrer. Cela est particulièrement évident à la périphérie de Beyrouth, comme l’a analysé Hiba Bou Akar, professeure adjointe à l’école d’urbanisme et d’architecture de l’Université de Columbia, dans un ouvrage consacré au développement urbain des quartiers situés le long de l’ancienne ligne verte (For the War Yet to Come, Standford University Press, 2018).

Dans les quartiers de Hay Madi, Sahret (« désert de ») Choueifate et Daouhet Aramoun, au sud de Beyrouth, la planification urbaine a été façonnée par une logique de guerre, les quartiers périphériques n’étant pas seulement considérés comme des espaces de développement immobilier, mais aussi comme des territoires ou des lignes de front de guerres futures. La planification a été traitée simultanément comme un outil de développement et de conflit.

À Hay Madi, et en dépit de l’activité immobilière intense de ces dernières années, les vestiges de la guerre civile demeurent encore visibles à ce jour, dû au fait que l’église maronite y a acheté des terres pour éviter qu’elles ne soient vendues à des non-chrétiens (surtout des promoteurs chiites dans ce cas). L’église n’ayant cependant pas les fonds nécessaires pour réhabiliter les bâtiments détruits, les ruines resteront telles quelles jusqu’à ce que d’éventuels promoteurs chrétiens se portent candidats à l’acquisition des terrains.

À Sahret Choueifate, les partis politiques se sont livrés une vive concurrence pour le zonage du quartier. Compte tenu du processus fastidieux qu’implique la modification des lois de zonage au Liban, il est à cet égard remarquable que le zonage de Sahret Choueifate ait été modifié huit fois entre 1996 et 2008, illustrant la lutte acharnée qui a été livrée pour le contrôle du quartier.

Dans les années qui ont suivi la guerre civile, le Hezbollah et, dans une moindre mesure, le Mouvement Amal ont considéré Sahret Choueifate comme un prolongement de la banlieue sud de Beyrouth, et ont ainsi fait pression pour que le zonage facilite la création de logements destinés à une population à revenu faible ou moyen. De son côté, le Parti socialiste progressiste (PSP) cherchait à maintenir la vocation industrielle et agricole de cette zone, pour tenter de freiner l’afflux de chiites dans une zone qui appartenait historiquement aux druzes. Fait notable : alors qu’auparavant, les planificateurs et les responsables municipaux de Sahret Choueifate justifiaient les changements de zonage par des considérations techniques, leur discours est devenu bien plus politique et communautaire à la suite des affrontements de mai 2008 qui ont opposé des éléments du 14 Mars (courant du Futur et PSP) et des groupes de la coalition du 8 Mars (Hezbollah et Mouvement Amal)...

Considéré comme un prolongement de Beyrouth-Ouest (à majorité sunnite), le quartier de Daouhet Aramoun illustre également cette logique, notamment lorsque du temps du gouvernement de l’ancien Premier ministre Rafic Hariri, il avait été identifié comme un destinataire d’investissement en infrastructures. Ou encore lorsque, à la suite des affrontements de mai 2008, les propriétaires fonciers et les responsables municipaux de la région, pour la plupart druzes, sont devenus plus réticents à autoriser les promoteurs immobiliers chiites, perçus comme étant liés au Hezbollah – certains fonctionnaires encourageant parfois les propriétaires druzes à vendre à des sunnites plutôt qu’à des chiites.


(Lire aussi : Construction : le Liban a toujours la cote pour les entreprises étrangères)



Punir ou récompenser

Les enseignements tirés de la situation libanaise d’après-conflit montrent ainsi que même lorsque la violence armée a pris fin, les acteurs politiques peuvent punir ou récompenser certaines populations en ayant recours à des mécanismes étatiques ou de marché. En Syrie, le régime n’a pas hésité à commettre des crimes contre l’humanité pour réprimer le soulèvement, il est donc naturel qu’il utilise le pouvoir de l’État pour faire en sorte que les populations potentiellement hostiles ne se révoltent pas à l’avenir.

C’est précisément la raison pour laquelle on ne peut faire confiance au régime d’Assad pour piloter le processus de reconstruction. Ce dernier devrait être en effet précédé d’un règlement politique axé sur la justice transitionnelle et la primauté du droit. Faute d’un tel règlement, le régime continuera d’aborder la reconstruction comme une occasion de poursuivre par d’autres moyens sa guerre contre un segment important de la population syrienne.

Ce texte est aussi disponible en anglais et arabe sur le site de Diwan, le blog du Carnegie Middle East Center.

Par Khalil EL-HARIRI
Assistant de recherche au Carnegie Middle East Center.


Lire aussi

L’Europe face au dilemme de la reconstruction syrienne


Pour mémoire

Conférence pour la Syrie: 7 milliards d'aide, conditions pour la reconstruction

Quand le clan Assad rackette ses propres partisans

Syrie: les donateurs veulent aider les réfugiés, pas le régime

La reconstruction d’Alep se prépare aussi à Berlin

À la une

Retour au dossier "Idées"

Vos Commentaires

Chère/cher internaute,
Afin que vos réactions soient validées sans problème par les modérateurs de L'Orient-Le Jour, nous vous prions de jeter un coup d'oeil à notre charte de modération en cliquant ici.

Nous vous rappelons que les commentaires doivent être des réactions à l'article concerné et que l'espace "réactions" de L'Orient-Le Jour, afin d'éviter tout dérapage, n'est pas un forum de discussion entre internautes.

Merci.

 

Marionet

Analyse super intéressante sur un thème qui est en effet éminemment politique, l'urbanisme. On y apprend des infos inédites notamment sur le Liban d'après-guerre.

Chammas frederico

On dira : c'est normal de récompenser "les fidèles qui sont restés au pays"
Et d'organiser "la société civile" de telle manière "que la racine des troubles potentiels soit arrachée"

Le Régime "résilient" faisant tout pour "tenir au loin les fauteurs de troubles"
Et apparemment , ils sont nombreux, et malgré la misère ou ils vivent à l'étranger proche, ils ont goûté à la liberté et la sécurité, voire la démocratie...
Cela les a rendus potentiellement plus "subversifs"

On. Omprendra bien que le "Régime résilient de Bachar " ne laissera pas "forger les armes qui pourraient, un jour, l'abattre"
Simple réflexe de survie!!'
que le père de Bachar a utilisé avec succès !!

Aucun des grands pays ne va maintenant se risquer à "contrer le programme Bachar"
Trop difficile maintenant...mieux vaut ramasser les dépouilles ( encore précieuses ) de ça pays autrefois riche... "Émigrés , opposants potentiels, OUT !!!

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

ON A VENDU LES ARMES AUX IMBECILES EN LEUR SUBTILISANT LE FRIC. MAINTENANT ON LEUR EN PREND LE RESTE EN RECONSTRUISANT CE QUE LES ARMES VENDUES ONT DETRUIT. DES DINGUES... QUOI !

Dernières infos

Les signatures du jour

Les + de l'OLJ

1/1

Les articles les plus

A WEEKLY EDITION CURATED AND
PERSONALIZED BY OUR EDITORIAL TEAM

SIGN UP TO OUR NEWSLETTER IN ENGLISH

More Info See Sample
x

Pour enregistrer cet article dans votre dossier personnel Mon Compte, vous devez au préalable vous identifier.