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Éclairage

Les raisons de l’ingérence émiratie dans les conflits régionaux

Abou Dhabi cherche à sécuriser ses intérêts au-delà de ses frontières, en optant pour une politique plus agressive au Moyen-Orient.


Le prince héritier d’Abou Dhabi, Mohammad ben Zayed al-Nahyane. Photo AFP

« La petite Sparte » se veut sur tous les fronts. Qatar, Libye, Soudan, Yémen... Les Émirats arabes unis ont stratégiquement placé leurs pions en s’impliquant dans les dossiers régionaux les plus chauds. Une vision guidée par des objectifs précis : contrer l’expansion de l’influence iranienne dans la région d’une part, et el-Qaëda et les Frères musulmans d’autre part. Une politique menée par Mohammad ben Zayed al-Nahyane, le prince héritier d’Abou Dhabi, pour combattre l’idéologie islamiste – avec l’appui de celui qu’il considère comme un frère, le prince héritier saoudien, Mohammad ben Salmane. Surnommés « MBZ » et « MBS », les deux dirigeants de facto de leurs pays cherchent à imposer leur tempo afin de mieux protéger leurs intérêts, alors que le raz-de-marée provoqué par le printemps arabe de 2011 a montré les limites des autocraties régionales.

« La perception des EAU de leur propre sécurité a considérablement évolué au cours de cette dernière décennie », explique à L’Orient-Le Jour Elizabeth Dickinson, chercheuse sur la péninsule Arabique à l’International Crisis Group. « Sur le plan matériel, cela s’est traduit par une politique étrangère beaucoup plus militante des EAU, qui semble préserver la sécurité intérieure en jouant un rôle plus actif dans le façonnement de la région », observe-t-elle. Les EAU sont convaincus du poids des rapports de force au-delà de leurs frontières et « sont déterminés à devenir une puissance militaire du Moyen-Orient qui influe considérablement sur l’équilibre des pouvoirs régionaux en sa faveur », estime pour sa part Giorgio Cafiero, PDG de Gulf State Analytics, une société de conseil en risques géopolitiques basée à Washington.

Les initiatives d’Abou Dhabi sont toutefois controversées alors que ses actions, qui mêlent moyens militaires, politiques et financiers, sont loin d’avoir donné des résultats concluants. De nombreux observateurs pointent du doigt leurs effets négatifs sur des conflits dans lesquels les Émirats sont aujourd’hui enlisés. « Les adversaires des EAU ont bien sûr riposté et les rivalités idéologiques et politiques qui en résultent suscitent et exacerbent les conflits au Moyen-Orient, en Afrique du Nord et dans la Corne de l’Afrique », indique Elizabeth Dickinson.



(Lire aussi : Dans le sud du Yémen, la présence émiratie contestée)


Transferts d’armes
En Libye, plongée dans le chaos depuis la chute en 2011 du « guide » Mouammar Kadhafi, Abou Dhabi – comme Le Caire – soutient résolument le maréchal Khalifa Haftar, depuis 2014, contre le Gouvernement d’union nationale (GNA) reconnu par la communauté internationale et appuyé par la Turquie et le Qatar. Les EAU considèrent que le GNA est soutenu en interne par des groupes « islamistes et jihadistes », a indiqué le ministre d’État aux Affaires étrangères des EAU, Anwar Gargash, dans une tribune publiée dans le Journal du dimanche en mai dernier.Les Émirats sont soupçonnés d’avoir transféré des missiles américains aux forces rebelles libyennes. Dans une lettre adressée au secrétaire d’État américain, Mike Pompeo, un sénateur démocrate a demandé mardi à ce qu’une enquête soit ouverte alors que ce transfert irait tant à l’encontre de la loi américaine que de l’embargo des Nations unies sur les ventes d’armes à la Libye.

Des propos rejetés mardi dans un communiqué par le ministère émirati des Affaires étrangères selon lequel « les EAU exhortent également toutes les parties à désamorcer les tensions et à se réengager dans le processus politique des Nations unies ».Dans la même lignée, de nombreuses voix se sont élevées ces derniers mois pour dénoncer les actions de la coalition menée par Riyad et Abou Dhabi au Yémen. Formée en 2015 pour appuyer le gouvernement yéménite contre les rebelles d’Ansarullah, soutenus par Téhéran, la coalition utilise des armes occidentales dont certaines se sont retrouvées entre les mains des rebelles ou des membres d’el-Qaëda dans la péninsule Arabique (AQPA). L’agenda d’Abou Dhabi diffère quelque peu de celui de son allié saoudien : cherchant à contenir l’influence iranienne, les EAU tentent d’étendre leur influence au Yémen en soutenant le Conseil de transition du Sud et des élites locales à travers une aide financière et militaire.

Des diplomates occidentaux ont cependant confié à Reuters la semaine dernière que les EAU étaient en train de réduire le nombre de leurs troupes en évacuant le port d’Aden et la côte ouest du pays alors que la situation à Hodeida s’est améliorée. Un mouvement vu par certains comme un moyen pour les Émirats de regrouper leurs hommes dans un contexte de vives tensions entre le Golfe et l’Iran tout en laissant sur place les forces locales entraînées par Abou Dhabi. L’envoyé spécial de l’ONU pour le Yémen, Martin Griffiths, était à Abou Dhabi hier où il a rencontré le ministre d’État Anwar Gargash, et la ministre d’Etat à la Coopération internationale des EAU, Reem al-Hashimi, pour aborder le sujet du processus de paix au Yémen et des mesures à prendre pour mettre en œuvre l’accord de Stockholm passé en décembre.



Échec du blocus
Plus récemment, Abou Dhabi ainsi que Le Caire et Riyad se sont imposés sur le dossier soudanais. Khartoum est tiraillé entre le Conseil militaire de transition et les civils depuis la destitution du président Omar al-Bachir en avril dernier, suite aux manifestations de masse qui ont débuté en décembre. Craignant que le mouvement de la révolution soudanaise ne se propage et qu’il ne déstabilise un peu plus la région, les EAU soutiennent le vice-président du Conseil de transition, le lieutenant Mohammad Hamdan Daglo dit « Hemeidti ». Espérant calmer les tensions, le royaume wahhabite et les Émirats avaient déjà annoncé, en avril, un soutien financier commun à hauteur de 3 milliards de dollars au Soudan – 500 millions étant destinés à la Banque centrale soudanaise et 2,5 milliards pour financer les produits alimentaires, médicaux et pétroliers, selon l’agence saoudienne SPA. En plus de maintenir un régime militaire, les deux alliés cherchent également à maintenir les troupes soudanaises au sein de leur coalition au Yémen, soit entre 8 000 et 14 000 hommes.

L’exemple le plus saisissant de la politique menée par les EAU reste cependant celui du blocus déclenché en juin 2017 contre le Qatar avec l’Arabie saoudite, Bahreïn et l’Égypte. Ces derniers ont depuis rompu leurs liens diplomatiques avec Doha, l’accusant d’entretenir des liens avec l’Iran, les Frères musulmans, et de financer le « terrorisme ». Un blocus qui a échoué alors que la situation fait du surplace et que le Qatar a diversifié ses partenariats en dehors du Golfe pour se maintenir à flot. Au contraire, les conséquences se sont fait ressentir aux EAU, selon Georgio Cafiero. « Bien qu’elle s’aligne étroitement sur la politique étrangère de Riyad, la conduite récente d’Abou Dhabi a sapé les intérêts vitaux de Dubaï », note l’expert selon lequel « l’économie de Dubaï a énormément souffert de la décision des EAU de couper ses liens avec Doha ».


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« La petite Sparte » se veut sur tous les fronts. Qatar, Libye, Soudan, Yémen... Les Émirats arabes unis ont stratégiquement placé leurs pions en s’impliquant dans les dossiers régionaux les plus chauds. Une vision guidée par des objectifs précis : contrer l’expansion de l’influence iranienne dans la région d’une part, et el-Qaëda et les Frères musulmans...

commentaires (3)

Culture et arme. Étonnant ce pays, où se mélangent des bases militaires, la Sorbonne, le Louvre, et MBZ ancien pilote d’hélicoptère, organise une des plus importantes foires d’armement de la planète… Guerre, pétrole, armes, rivalités régionales, et l’Iran….. Quelle course aux armements ! Complément à l’article "La nouvelle guerre du Golfe", programmé sur Arte, il y deux jours : https://www.pausefun.com/fr/video/la-nouvelle-guerre-du-golfe-arte/ , également sur You tube.

L'ARCHIPEL LIBANAIS

11 h 47, le 05 juillet 2019

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Commentaires (3)

  • Culture et arme. Étonnant ce pays, où se mélangent des bases militaires, la Sorbonne, le Louvre, et MBZ ancien pilote d’hélicoptère, organise une des plus importantes foires d’armement de la planète… Guerre, pétrole, armes, rivalités régionales, et l’Iran….. Quelle course aux armements ! Complément à l’article "La nouvelle guerre du Golfe", programmé sur Arte, il y deux jours : https://www.pausefun.com/fr/video/la-nouvelle-guerre-du-golfe-arte/ , également sur You tube.

    L'ARCHIPEL LIBANAIS

    11 h 47, le 05 juillet 2019

  • Refrain connu: Éviter toute expansion "islamiste" Conscients ...un peu tard...de la montée des forces islamisantes, devenues mortifier es pour eux...forces qu'ils ont sciemment favorisées par ignorance...ou mauvais calcul... Ces forces toutes ( frères musulmans pour commencer, puis al Quaida , puis ISIS ) ayant finalement qu'un seul et même but: un pouvoir islamique, si possible mondial dans le futur...et qui ne laisserait aucune place à ces "puissants corrompus selon eux" Politiquement , logique que ces puissants se défendent toutes armes déployées... Surtout que les expériences de "démocratisation" des printemps arabes ont toutes conduit au chaos...a défaut de faire surgir un pouvoir "démocratique domine par les Frères Musulmans" Une inconnue: l'influence réelle du tiers larron : "l'Iran Chiite"

    Chammas frederico

    11 h 19, le 05 juillet 2019

  • LA CAUSE CE SONT LES PROVOCATIONS, LE REVE D,HEGEMONIE ET L,EXPORTATION DE L,OBSCURANTISME IRANIENS SUR TOUTE LE REGION. UN DANGER DE MORT POUR LA REGION TOUTE ENTIERE.

    L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

    08 h 00, le 05 juillet 2019