Monsieur Jreissati,
J’aimerais vous remercier et vous féliciter pour la campagne de collecte des déchets que votre ministère a organisée le long de la côte libanaise. Vous avez jusque-là fait preuve de volonté et de dynamisme qui manquaient depuis maintes années au ministère de l’Environnement. Ayant été activiste dans l’environnement au Liban jusqu’à mon départ du pays, j’ai déjà organisé et participé à plusieurs campagnes similaires. La satisfaction après une longue journée de collecte et de tri est énorme, mais, sans vouloir vous vexer, la déception est également grande dans les semaines et les mois qui suivent, lorsqu’on remarque que le même endroit nettoyé est sale de nouveau. À mon avis, le plus grand exploit que votre ministère ait accompli le 9 juin 2019 a été la mobilisation et la sensibilisation de milliers de citoyens. De se retrousser les manches et de découvrir ce que nos plages cachent comme déchets a dû sans doute éveiller et marquer des esprits. Par contre, il y a, si l’on veut être réaliste, peu de chances que ces plages restent propres jusqu’à la fin de l’été.
Pourquoi
Les décharges côtières sont pauvrement maintenues, les citoyens sont peu sensibilisés, les déchets industriels déversés dans la mer ne sont pas traités, etc. Ce sont là des problèmes de fond et non de surface. Je suis consciente que cela n’est pas de votre faute directe ; vous avez évidemment hérité de ces problèmes. Mais à présent, vous êtes en position de pouvoir changer ou, pour le moins, rediriger cette réalité.
En effet, le Liban est en grand manque d’une stratégie environnementale nationale. Et qui dit stratégie dit long terme. Nous sommes devenus les experts de solutions à court terme dans tous les domaines; cela est tristement typique des pays du tiers-monde. Ces pays où les citoyens ne vivent que pour survivre le lendemain et acceptent, sans se poser trop de questions, n’importe quelle solution qui assure cette survie. Dans ce sens, je vous implore, M. Jreissati, de garder votre dynamisme dont le pays, et particulièrement son environnement, a tant besoin et de faire les premiers pas vers cette stratégie environnementale.
Comment ?
Il est temps de réfléchir au long terme. Les décharges côtières ne correspondent pas à une solution durable au Liban. Cette vérité est certainement connue dans les milieux politiques, mais on évite un changement qui réduirait la mainmise de certains politiciens sur la « gestion » des déchets telle qu’elle est et les sommes qu’elle leur rapporte.
Mais loin de l’obscurité de la corruption et dans le seul but d’instaurer une gestion saine et durable de l’environnement, il est évident que la seule solution serait de commencer par décentraliser la gestion des déchets. Cela doit passer inévitablement par une aide financière aux municipalités, pour la plupart impuissantes à cause des dettes qu’elle doivent à Sukleen, qui n’a pas su mettre en place, le long de toutes ses années d’opérations, un système efficace de gestion de déchets. (Référence: https://www.lorientlejour.com/article/1139585/neemat-frem-propose-une-loi-pour-annuler-les-dettes-des-municipalites.html )
La responsabilité de cette gestion ne peut pas incomber à des municipalités dont les capacités financières sont quasi inexistantes. Ce n’est qu’une fois débarrassées de leurs dettes que ces municipalités peuvent effectivement collaborer avec le ministère de l’Environnement en vue de la décentralisation de la gestion des déchets.
Ensuite, votre ministère doit proposer un plan national et définir les grandes lignes à suivre par les municipalités ou fédérations de municipalité. Je pense notamment à une étude de faisabilité et à un état des lieux, à la construction de l’usine de tri/recyclage, à la sensibilisation des citoyens, à la mise en place de conteneurs distincts, à la planification du transport vers/depuis l’usine de tri/recyclage et finalement à la vente des matériaux bruts ou recyclés. À l’encontre du décret 8003 de la loi sur les déchets solides, le point focal du plan de gestion des déchets réside dans le tri et le recyclage, et non pas dans l’incinération qui est minimale, vu le type de déchets au Liban. Le ministère devra ensuite effectuer des audits afin de contrôler l’application de ce plan par les municipalités. Voilà en quelques petites lignes grossières une solution qui décompose le problème de déchets qui paraît gigantesque, mais qui ne l’est véritablement pas !
En intégrant la gestion de déchets par décentralisation, votre ministère réduira également le chômage beaucoup plus qu’à travers des décharges mal gérées. Des milliers de personnes seront appelées à travailler sur tout le territoire libanais en allant des petits villages aux plus grandes villes.
Il est honteux qu’en 2019, en arrivant à l’aéroport de Beyrouth, on ait envie de vomir. Il est aussi honteux qu’au pays du Cèdre, nos montagnes vertes soient rongées et laissent place à de véritables montagnes de déchets. M. le Ministre, je ne vous aurais pas adressé cette lettre si je n’avais pas vu chez vous les intentions d’un jeune ministre de chercher des solutions. Je ne vous aurais pas adressé cette lettre si je n’avais pas un réel espoir que vous seriez à l’écoute d’un cri lointain d’une Libanaise de la diaspora, gardant quelque part l’espoir enfoui de pouvoir un jour connaître un meilleur pays. En référence à votre campagne, « Sauvez nos faces », oui, mais surtout, sauvez notre santé et notre environnement.
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