Nos Lecteurs ont la Parole

« En attendant Bojangles » ou la maestria d’une folie inordinaire

Bélinda IBRAHIM
OLJ
14/06/2019

Le roman d’Olivier Bourdeaut qui était à son premier essai littéraire fut un coup de maître, dès sa parution en 2016. Le succès fulgurant qui a accompagné le lancement de l’ouvrage a mis une belle lumière sur Finitude, la maison d’édition bordelaise qui avait craqué pour ce roman atypique.

Oui, il s’agit d’une histoire d’amour et de folie, jusqu’à en perdre la tête au sens propre comme au sens figuré. Traduit en plusieurs langues, ce roman a aussi conquis le monde du théâtre. En France, un public ému aux larmes a salué la pièce. Les applaudissements pleuvaient, mêlés à quelques rires discrets, lorsque les jeux de mots, l’extravagance des propos et les situations loufoques l’exigeaient. Mais il y avait, dans l’assistance, selon la presse française, beaucoup de pudeur, parce qu’on y aborde le malheur, la maladie mentale, même si le tragique du récit est contourné par une trame qui privilégie la fuite, le refuge dans des mondes imaginaires, détachés du réel. De ce réel qui n’en finit pas de vouloir rattraper les protagonistes, l’héroïne en particulier, puisqu’elle est au cœur de ce mélodrame transcendé par la poésie, la danse, la musique, la fête et l’alcool.

C’est sous le regard émerveillé et complice de leur fils, fruit de leur amour et principal narrateur, que ce couple vit un amour magique. Georges, l’époux, est prêt à tout pour suivre son épouse dans son monde délirant. Au lieu de la lester par la réalité, il la rejoint, au bout de ses folies, aussi saugrenues que multiples. Il la protège, lui donne chaque jour un prénom différent et se démarque lui aussi du réel pour faire de leur vie une fête permanente où tout n’est que griserie. Georges et son fils deviennent des menteurs professionnels, au service de celle qui illumine leur vie. Follement. Mais toute médaille a son revers, celle que Georges appelle « Hortense, Marguerite, Georgette, etc. », la femme aux multiples personnalités, a des moments de lucidité. Douloureux. Il faut la protéger d’elle-même et des autres. C’est ce à quoi s’emploieront mari et fils jusqu’à l’impasse. Jusqu’à ce point de non-retour où la pulsion de mort l’emporte. Georges suivra la femme qu’il aime éperdument jusqu’au bout de son chemin, comme il le lui avait promis le jour de leurs vœux échangés sans témoins.

J’avais beaucoup aimé cet ouvrage coup de poing, jusqu’à verser des larmes au moment où je tournais la dernière page. Lorsque j’ai appris que la troupe se produirait au Liban, j’étais curieuse de voir quel effet me ferait la pièce, tenant compte de l’extrême difficulté que rencontrent réalisateurs et scénaristes à rester fidèles à un récit, lorsque ce dernier est porté à l’écran ou, comme le cas de celui-ci, monté en pièce de théâtre. J’ai été très agréablement surprise. L’émotion était au rendez-vous et les acteurs absolument fantastiques dans leurs rôles respectifs. Seulement, c’était sans compter le parasitage d’un bon nombre de spectateurs qui riaient continuellement, commentaient lourdement la pièce et ne semblaient à aucun moment avoir saisi l’ampleur du drame, même si ce drame se jouait volontairement sur le tempo de l’insouciance et de la légèreté.

Non, En attendant Bojangles ne fait pas rire aux éclats. Le public libanais, dans sa majorité, est passé à côté du fil émotionnel, extrêmement grisant et touchant, sur lequel surfaient les acteurs qui ont eu l’énorme mérite d’avoir tenté de contenir l’essentiel de cet ouvrage. Et surtout d’avoir relevé le défi d’incarner des personnages percutés par la folie d’une femme éblouissante, épouse et mère aimée, jusqu’à endosser leurs rôles comme une seconde peau. Ce que fait Persona Productions est remarquable. Que Marie-Joëlle Naim Zraick soit infiniment remerciée pour les efforts déployés à ramener au Liban de magnifiques pièces françaises triées sur le volet, mais il faudrait peut-être prévenir le public, en amont, que ce qui est censé les faire rire (au premier degré) est en réalité à pleurer.

Oui, à pleurer du désespoir de voir de nombreux concitoyens incapables de saisir un humour nuancé qui cache subtilement une tragédie à (com)prendre au second degré !

Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « courrier » n’engagent que leurs auteurs et ne reflètent pas nécessairement le point de vue de L’Orient-Le Jour.

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M.E

Ah merde alors, la salle était pleine de libanais

Tina Chamoun

Un roman magnifique en effet. Cependant, la plupart des Libanais, pas tous heureusement, assistent souvent à une pièce de théâtre ou à tout autre évènement culturel tout bonnement parce que "ça fait bien d'y avoir été". Ils ignorent que ça nous fait mal d'y être en même temps qu'eux!

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