L’édito de Michel TOUMA

Le patriarche de l’espoir

L’édito
Michel TOUMA | OLJ
14/05/2019

« Le propos du patriarche est le patriarche des propos », se plaisait à souligner Rafic Hariri, parlant du cardinal Nasrallah Sfeir, alors que le soulèvement contre l’occupation syrienne commençait à poindre timidement à l’horizon, au début des années 2000. L’exceptionnel hommage rendu ces dernières quarante-huit heures au patriarche Sfeir illustre, s’il en était encore besoin, la gigantesque dimension de l’empreinte indélébile qu’il aura laissée dans l’évolution du Liban contemporain.

« Comme une majestueuse montagne que les vents ne sauraient ébranler », dit un dicton populaire libanais… L’histoire retiendra de lui sa position ferme, inflexible, coriace, face aux tentatives répétées du régime Assad de l’amener à composer avec lui, ou tout au moins de le convaincre d’effectuer une visite, fût-elle symbolique, sur les bords du Barada. Des personnalités maronites de premier plan bénéficiant d’une notoriété bien établie se mettront même de la partie pour le « raisonner » et le pousser à faire preuve de « réalisme » dans les rapports avec Damas. Rien n’y fit. Face aux démarches soutenues l’incitant à un pragmatisme en tous points trompeur, il répondra par ce qui était devenu l’une de ses spécificités les plus marquantes : de courtes phrases cinglantes qui, en très peu de mots, résumaient bien la situation, réfutant d’une manière imparable la logique vichyste que certains tentaient de défendre et dans laquelle ils cherchaient à le pousser. La souveraineté, pour lui, ne pouvait s’accommoder d’un quelconque marché – surtout qu’il était clair qu’il ne s’agirait dans les faits que d’un marché de dupes.

Nombre de Libanais le perçoivent comme le patriarche de la deuxième indépendance du Liban, l’élément moteur de la révolution du Cèdre… Certes. Mais son empreinte ne se limitera pas uniquement à la défense intraitable d’une souveraineté absolue. Ses positions fermes viendront aussi retentir au registre des libertés publiques et individuelles et d’une nécessaire justice (dans toute l’acception du terme) au-dessus de tout soupçon, laquelle ne devait à son sens et en aucune circonstance se laisser traîner sur la voie de l’instrumentalisation aux mains de services de sécurité, surtout lorsque cette machination est l’œuvre d’un pouvoir étranger aux desseins hautement suspects.

Pour Nasrallah Sfeir, cette défense coriace des libertés n’était nullement une attitude purement morale. Elle revêtait au contraire une dimension hautement nationale. Il en était aussi le porte-étendard dans une optique de préservation des droits et des spécificités des composantes communautaires du tissu social libanais. Il ira même jusqu’à faire prévaloir cette liberté sur toute autre considération, aussi importante soit-elle à l’échelle du pays. Pour lui, le vivre-ensemble était indubitablement et étroitement lié au respect de la liberté inconditionnelle de croyance et à la sauvegarde du pluralisme et des spécificités socioculturelles, fondements de la raison d’être du Liban.

Cette ligne de conduite nationale, le patriarche Sfeir la défendait en toute sérénité sans joutes verbales, sans polémiques outrancières. Une main de fer dans un gant de velours… Ce qui désarmait d’autant ses détracteurs les plus farouches, lesquels s’employaient pour le combattre à donner sournoisement à ses positions de principe une (fausse) coloration partisane et politicienne. Une façon pernicieuse et fourbe de discréditer ses prises de position, d’en banaliser la dimension ainsi que la haute et véritable portée. Mais c’était peine perdue, car le patriarche puisait sa force dans cette foi inébranlable qu’il avait dans l’essence et la pérennité de ce Liban-message évoqué par Jean-Paul II. « Nous avons connu dans l’histoire des situations bien plus graves et bien plus dangereuses, et voyez, nous sommes toujours là », nous a-t-il dit au début des années 90, lors d’un entretien à Bkerké.

Au tout début de la guerre libanaise, Raymond Eddé avait été qualifié par certains journalistes de « conscience du Liban ». Un qualificatif qui sied à n’en point douter au cardinal Sfeir. Car dans les heures les plus sombres de l’occupation et des machinations machiavéliques du régime syrien visant à imposer un Anschluss destructeur au Liban, le patriarche de la deuxième indépendance aura été sans relâche LE repère absolu qui permettra d’entretenir au bout du long et sombre tunnel une lueur salvatrice d’espoir. La réconciliation de la Montagne initiée en 2001 avec le leader du PSP Walid Joumblatt constituera à cet égard un tournant crucial, donnant en quelque sorte le coup d’envoi à l’implacable processus du printemps de Beyrouth, en 2004-2005.

En pleine tourmente et contre vents et marées, Nasrallah Sfeir aura eu le mérite de rester la voix de l’espoir. Discrètement, il a fait une magistrale entrée dans l’histoire du pays du Cèdre. Et de la région… Et grâce à sa ligne de conduite, il demeurera sans conteste pour les générations futures le plus grand patriarche que le Liban et les maronites auront connu. Celui à qui « la gloire du Liban a (réellement) été donnée ».

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Hitti arlette

A quoi servent les éloges dithyrambiques à titre posthume ?

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

LE... PATRIARCHE ! LIBANAIS PAR EXCELLENCE !
QUE SON AME REPOSE EN PAIX. IL RESTERA VIVANT DANS LA MEMOIRE DES LIBANAIS !

Yves Prevost

Par son attitude et ses paroles fermes et courageuses, il a plus fait pour l'indépendance du Liban que l'aventure militaire appel♪0e "guerre de libération", laquelle n'a abouti, en définitive, qu'à une plus grande main-mise de la Syrie sur le Liban.

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