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Idées

Le récit contre-révolutionnaire des monarchies arabes

Algérie/Soudan
Marc LYNCH | OLJ
11/05/2019

Depuis 2011, les régimes autocratiques arabes et de nombreux analystes politiques locaux ou internationaux ont réussi à imposer un récit globalement centré sur les dangers incarnés par les printemps arabes. Ces derniers auraient ainsi échoué sur tous les plans : en Égypte, la transition démocratique a rapidement cédé la place à un coup d’État militaire ; la Tunisie est enlisée dans une impasse politique ; tandis que les soulèvements en Libye, en Syrie et au Yémen n’ont engendré que sang et horreur. De leur côté, les monarchies de la région n’ont, selon ce discours, pas été durablement contestées, et si des protestations contre les graves problèmes économiques et de gouvernance persistent, elles ne laissent pas pour autant présager un nouvel accès de fièvre révolutionnaire. Autrement dit, les régimes arabes ont appris comment empêcher de nouvelles vagues de contestation populaire, tandis que les opinions arabes ont appris qu’il était inutile d’essayer de renverser leurs régimes.

Cependant, avec le renversement récent des présidents soudanais et algérien, Omar al-Bachir et Abdelaziz Bouteflika, ce récit de la stabilité autocratique retrouvée s’est heurté à un défi de taille. Dans un premier temps, l’une des réponses choisies pour endiguer tout risque de nouvelle contagion révolutionnaire a consisté à minimiser la portée et la dimension régionale de ces nouveaux soulèvements populaires, présentés comme des événements idiosyncrasiques par la plupart des médias régionaux.



(Lire aussi : Une victoire à la Pyrrhus pour la contre-révolution arabe)



Supériorité monarchique
Cette réponse a cependant évolué avec les événements du mois dernier : la survie politique des présidents algérien et soudanais étant définitivement compromise, les monarchies arabes ont rapidement réorienté leurs récit et efforts diplomatiques vers le contrôle de la transition politique dans ces deux pays. Encouragés par le silence relatif des États-Unis, les Émirats arabes unis, l’Arabie saoudite et leurs alliés régionaux (dont l’Égypte) ont ainsi pris une série de mesures énergiques visant à garantir que le pouvoir soit transféré à de nouveaux régimes compréhensifs. Collaborant avec les élites militaires locales, ils leur ont offert une assistance financière pour les aider à maîtriser les suites des soulèvements et consolider leur pouvoir, tout en s’assurant que les factions islamistes ou d’autres alliés supposés de pays rivaux, tels que le Qatar, ne puissent jouer un rôle actif dans ces transitions contrôlées. La démobilisation des manifestants et le blocage de tout véritable changement démocratique visant là encore à éviter tout risque de propagation de la révolution dans la région.

Parallèlement à ce soutien matériel et politique aux régimes militaires, les pays du Golfe ont redéveloppé une stratégie narrative semblable à celle des années précédentes, et visant notamment à présenter le principe de la supériorité monarchique comme principal facteur d’explication à la non-propagation de ces manifestations au-delà des frontières des républiques en difficulté. Dans ce récit, les soulèvements dans les républiques présidentielles d’Algérie et du Soudan ne constituent pas la preuve d’une poursuite des revendications populaires arabes en faveur d’un changement politique et social, mais au contraire celle du rejet de systèmes non monarchiques. Autrement dit, dans cette optique, la démocratie n’est pas simplement une utopie, mais une aspiration inappropriée – voire inférieure – pour les sociétés arabes.

Bien que récurrente depuis 2011, cette doctrine de la supériorité monarchique est pourtant contredite par les faits : d’une part, des monarchies comme celles de Bahreïn, de Jordanie et du Maroc ont également été confrontées à d’importantes contestations populaires ; d’autre part, des éléments tels que la richesse pétrolière ou l’impunité garantie par le biais des alliances internationales constituent des facteurs d’explication tout aussi convaincants à cette stabilité. Il reste que l’aide financière, politique, médiatique et militaire prodiguée par Riyad et Abou Dhabi aux monarchies contestées a été présentée comme une conséquence logique de la nécessité de leur survie – en raison de leur supériorité supposée en termes de stabilité et d’efficience –, alors même que ces interventions n’auraient probablement pas été nécessaires si les monarchies avaient été aussi légitimes et stables que prétendu…



(Lire aussi : Une victoire à la Pyrrhus pour la contre-révolution arabe)



Opportunités
Si, sur le plan narratif, le fait d’isoler les cas algérien et soudanais du référentiel des « printemps arabes » – voire de les présenter comme les conséquences locales des faiblesses structurelles des républiques arabes – constitue un moyen d’endiguer la propagation de la contestation, les soulèvements dans ces deux pays d’Afrique du Nord et de l’Est n’ont pour autant pas seulement été appréhendés comme une menace potentielle pour les systèmes monarchiques. À l’instar des événements qui se déroulent actuellement en Libye, ils ont également été perçus par les monarchies comme des opportunités de consolider leur influence régionale, notamment aux dépens du Qatar. Une fois digéré le choc de la mobilisation populaire de masse, le cas soudanais a ainsi pu être présenté comme une révolte populaire contre l’« islamiste » Bachir, désormais assimilé au Qatar dans le récit régional saoudien et émirati – en effaçant ainsi les années d’efforts déployés par ces deux pays pour en faire un allié militaire et l’éloigner de son partenariat avec l’Iran. C’est d’ailleurs avec cette même rhétorique anti-islamiste que le ministre émirati des Affaires étrangères, Anwar Gargash, a justifié, le 2 mai, le soutien de son pays à l’offensive déstabilisatrice du maréchal Khalifa Haftar en Libye.

Plus globalement, la priorité de la stabilité sur la démocratie ou le changement révolutionnaire constitue un autre pilier fondamental de la rhétorique saoudo-émiratie. Au nom du « chaos total » qui a suivi les soulèvements de 2011 – fût-il en grande partie exacerbé par leur propre ingérence –, M. Gargash a ainsi souhaité pour le Soudan un lent processus de transition, « ordonné et stable », tandis que le soutien à l’armée algérienne a été justifié dans les mêmes termes. À ce stade, les peuples soudanais et algérien continuent néanmoins de rester fortement mobilisés et unis pour s’opposer à la mise en place de nouveaux régimes dirigés par l’armée. Tirant les leçons de 2011, ils continuent d’adhérer fermement à la non-violence, réclament un processus de démocratisation plus rapide dans lequel l’armée perdrait son rôle central et manifestent pour la plupart une hostilité ouverte à l’égard des pays du Golfe. Leur capacité à maintenir cette unité et cette mobilisation continuera néanmoins d’être mise à l’épreuve par des monarchies régionales déterminées à contenir le réveil populaire et restaurer la stabilité à leurs propres conditions.

La version intégrale de ce texte est disponible en anglais et en arabe sur le site de Diwan, le blog du Carnegie Middle East Center.


Par Marc LYNCH
Professeur de sciences politiques à la George Washington University et chercheur associé au programme Carnegie pour le Moyen-Orient. Dernier ouvrage : « The New Arab Wars » (Public Affairs, 2016).



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