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Moyen Orient et Monde

Dans le monde arabe, le règne des « vieux lions »

Éclairage

La gérontocratie est une tendance forte dans la région, même si elle est concurrencée par l’appétit des « jeunes loups » et par la jeunesse des populations.

David NASSAR | OLJ
02/04/2019

« Certaines personnes ne savent pas pourquoi les dirigeants arabes s’endorment lors des sommets de la Ligue arabe. C’est parce qu’ils rêvent d’un avenir meilleur », plaisante le satiriste libano-irakien Karl Sharro sur Twitter. Comme les années précédentes, les images montrant les dirigeants arabes assoupis, lors du sommet ordinaire de la Ligue arabe à Tunis dimanche dernier, ont circulé en boucle sur les réseaux sociaux. Suffisamment pour entretenir l’image d’un monde arabe léthargique dirigé par des gérontocrates.

Les chiffres parlent d’eux-mêmes : le président tunisien Béji Caïd Essebsi a 93 ans, l’émir du Koweït, le cheikh Sabah al-Ahmad al-Jaber al-Sabah a 90 ans, le président libanais et le roi d’Arabie saoudite, Michel Aoun et Salman ben Abdelaziz al-Saoud, ont 84 ans chacun, le président palestinien Mahmoud Abbas a 83 ans. Cette tendance n’est pas une exception arabe. Le Premier ministre malaisien aura 94 ans cette année et le président camerounais a 86 ans. Mais sur les sept plus vieux dirigeants du monde à exercer un pouvoir exécutif, trois sont arabes, ce qui constitue la plus importante concentration géographique.

L’âge moyen de ces dirigeants contraste fortement avec celui des sociétés arabes qu’ils représentent, dont les deux tiers ont moins de 30 ans, selon le dernier Rapport arabe sur le développement humain, sponsorisé par le PNUD. Il contraste également avec celui de certains de leurs compères étrangers, pourtant issus de société plus « vieilles ». Comme le Premier ministre canadien, Justin Trudeau, 47 ans, le président français Emmanuel Macron, 41 ans, ou encore le chancelier autrichien Sebastian Kurz, 36 ans, qui fait office de plus jeune dirigeant du monde. « Il y a deux tendances lourdes actuellement dans le monde. Une tendance qui est au rajeunissement du leadership. Une autre qui est au maintien de figures qui s’accrochent au pouvoir et qui atteignent un âge très avancé. Les jeunes loups et les vieux lions », résume Karim Émile Bitar, directeur de l’Institut des sciences politiques de l’USJ, contacté par L’OLJ.


(Lire aussi : La décision américaine sur le Golan menace la souveraineté du Liban, dénonce Aoun)

« Ceux qui font office de vitrine »

Il y a aussi des dirigeants arabes relativement jeunes, comme l’émir du Qatar, le cheikh Tamim ben Hamad al-Thani, qui a 39 ans, le Premier ministre libanais Saad Hariri, 49 ans, ou le prince héritier saoudien Mohammad ben Salmane, l’homme fort de l’Arabie saoudite, 33 ans. Mais ces dirigeants sont tous des héritiers. Le monde arabe représente la deuxième plus jeune population après l’Afrique, mais « la participation des jeunes dans le processus formel et institutionnalisé dans la région est parmi la plus faible du monde », selon le rapport onusien. Le phénomène, qui peut s’apparenter à une forme de gérontocratie, est alimenté par des facteurs sociopolitiques. « La société arabe est une société figée qui n’accepte pas l’autre. La structure du pouvoir est rigide. La classe dominante, les élites politiques, sont toujours les mêmes. La jeunesse est perçue comme un élément déstabilisateur du statu quo et elle leur fait peur », souligne Michel Abs, directeur du département de sociologie et d’anthropologie de l’Université Saint-Joseph (USJ), interrogé par L’OLJ. Le diagnostic d’une gérontocratie arabe mérite toutefois d’être nuancé. « Il y a eu une transition au début des années 2000 au Qatar, en Arabie, en Jordanie, aux Émirats, au Maroc, en Syrie, à Bahreïn, et Moubarak et Kadhafi préparaient leurs fils », explique Nadim Shehadi, directeur exécutif du siège et du centre académique de la Lebanese American University à New York, sollicité par L’OLJ.

« Il y a deux types de dirigeants arabes, les vrais dictateurs », qui concentrent et détiennent le pouvoir, et « ceux qui font office de vitrine, derrière qui l’establishment de l’État profond détient le pouvoir réel », décrit-il. Les membres de l’establishment profond peuvent être des militaires qui ne sont pas septuagénaires, ou « des frères, des fils, des gendres ou un clan au pouvoir qui trouvent un avantage à maintenir en vitrine une personne qui a une certaine légitimité historique », note Karim Émile Bitar.

Conscients que cela pouvait déstabiliser leur pouvoir, surtout après la chute de Saddam Hussein, les dirigeants arabes ont voulu casser l’image d’autocratie figée et intemporelle qu’ils renvoyaient à leur population et sur la scène internationale. « Il y a eu le phénomène de » la femme qui travaille avec la société civile, « comme Asma el-Assad ou Rania de Jordanie, et le phénomène du « ministre feuille de vigne », qui a le profil d’un ancien du FMI ou de la Banque mondiale, et qui est mis en avant comme celui qui va mener les réformes », détaille Nadim Shehadi.

Cette stratégie n’a toutefois pas suffi à calmer les velléités populaires de changement alors que le printemps arabe ont mis en relief la jeunesse et l’éducation d’une population en quête d’un avenir meilleur. « Aujourd’hui, le monde arabe en est là : quelques jeunes loups et beaucoup de vieux lions qui tardent à passer la main. Le décalage n’a jamais été aussi grand entre les dirigeants et les populations, note Karim Émile Bitar. C’est ce qui explique en partie le fait que les jeunes Algériens disent non à Bouteflika. Tous ceux qui ont vingt ans et moins n’ont pas connu d’autres présidents que Bouteflika. On comprend donc cette volonté de changement qui pourrait s’exprimer dans d’autres pays », conclut-il.


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