L'éditorial de Issa GORAIEB

Les neurones du désastre

L’éditorial
Issa GORAIEB | OLJ
30/03/2019

Pour les nuls en maths et physique – et j’avoue en faire partie –, la théorie de la relativité d’Einstein se résume à une relation directe, et même à une intime interaction, entre l’espace et le temps. Non contente de faire table rase des idées reçues en la matière, cette découverte ne manquait pas d’ouvrir des horizons nouveaux à la réflexion philosophique et même théologique. Mais quid de l’histoire et de la politique ?


S’il est question ici du génie à la crinière et la grosse moustache devenues légendaires, c’est parce que ses axiomes font irrésistiblement songer au gâchis qu’a fait le monde arabe de la plus sacrée de ses causes, la question de Palestine. Quel rapport, dira-t-on ? Réponse : la totale absence, chez les cerveaux postés aux commandes, de toute espèce de relation entre temps et espace. Pour avoir trop perdu du premier en démagogiques surenchères et paris malheureux, les Arabes paraissent être bien partis pour perdre ce qui restait encore du second en Palestine : tout cela sans méconnaître, bien sûr, la mauvaise foi du redoutable manœuvrier qu’est l’ennemi.


C’est cette même carence que dénonçait, il y a peu, le ministre d’État aux Affaires étrangères des Émirats arabes unis. Audacieux à l’extrême, et même parfois choquants pour pas mal d’oreilles, étaient ses propos tenus lors d’un forum international à Abou Dhabi. Car, tentant de justifier la normalisation rampante avec l’État hébreu engagée par les royaumes pétroliers du Golfe, Anwar Gargash ne s’est pas borné à critiquer le refus de tout contact avec l’adversaire, longtemps observé par les pays arabes. Évidente était l’allusion aux stupides trois non (pas de paix, pas de reconnaissance, pas de négociation avec Israël) édictés par le sommet de Khartoum au lendemain de la catastrophique guerre de 1967. De la même et funeste veine, pourrait-on rappeler, était l’anathème lancé en 1965 contre le président tunisien Bourguiba, qui n’avait fait pourtant qu’appeler à un retour au plan onusien de partage de la Palestine, pour inique qu’il fût, mais qui octroyait tout de même 47 % de la Palestine à sa population arabe largement majoritaire à l’époque. Comment omettre, par ailleurs, les sanglants errements commis par la guérilla palestinienne avant d’en venir aux accords d’Oslo?


Si toutefois les déclarations du ministre émirati revêtent une exceptionnelle gravité, c’est d’abord parce qu’elles traitent, assez brutalement d’ailleurs, de ce principe crucial que l’on croyait définitivement acquis avec le mécanisme d’Oslo, celui de deux États se côtoyant en paix sur le territoire de la Palestine historique ; dans une quinzaine d’années, avertit-il en effet, une telle formule ne sera plus réalisable, et on débattra seulement d’une égalité des droits au sein d’un même État.


Cette sombre prédiction survient au lendemain des outrancières décisions de Donald Trump relatives à Jérusalem et au Golan, et à la veille de la divulgation du plan de paix de son gendre Jared Kushner. Mais elle reflète aussi le net durcissement de l’opinion publique israélienne révélé par un tout récent sondage du libéral et influent quotidien Haaretz. On y apprend que seul un tiers des Israéliens est favorable à la solution des deux États : et encore, puisque près de la moitié de ceux-là soutiennent néanmoins l’annexion de larges portions de la Cisjordanie. Par ailleurs, et comme pour conjurer la désespérance palestinienne et placer la compétition sur le terrain démographique, une partie notable de la minorité arabe israélienne se prononce carrément pour une annexion totale de ce territoire, à la condition que des droits politiques soient accordés à sa population…


Reste surtout à s’interroger sur la nature et les contours du changement stratégique que préconise le ministre Gargash, à un moment pourtant où le contexte israélo-américain n’a jamais été plus défavorable pour les Palestiniens. Par ailleurs, et bien que spécifiquement dévolue au dossier palestinien, une telle mutation de la stratégie peut fort bien revêtir une portée plus vaste, le péril iranien étant devenu, ces dernières années, une préoccupation absolument prioritaire pour les monarchies du Golfe.


Ici, des Arabes qui n’ont pas fini de soigner leurs propres affaires sous couvert de solidarité avec les Palestiniens ; et là, une République islamique mais non arabe s’appropriant la cause, à seule fin d’exporter à tout vent sa révolution.


Pour bien moins, on en perdrait toute sa matière grise…


Issa GORAIEB
igor@lorientlejour.com

À la une

Retour à la page "Éditorial"

Dernières infos

Les signatures du jour

Les + de l'OLJ

1/1

Le Journal en PDF

Les articles les plus

A WEEKLY EDITION CURATED AND
PERSONALIZED BY OUR EDITORIAL TEAM

SIGN UP TO OUR NEWSLETTER IN ENGLISH

More Info See Sample
x

Pour enregistrer cet article dans votre dossier personnel Mon Compte, vous devez au préalable vous identifier.

L'Orient-Le Jour vous offre 5 articles

Nous sommes un journal indépendant, nous chérissons notre liberté qui découle de notre autonomie financière comme de nos principes éthiques. Votre soutien, cher lecteur, est plus que nécessaire pour pérenniser nos initiatives.

Je poursuis la lecture

4

articles restants