L’édito de Ziyad MAKHOUL

Le califat est mort, vive le califat

L’édito
25/03/2019

Le 10 février 1258, c’était la chute de Bagdad, sous les derniers coups de boutoir de Houlagou Khan, le petit-fils de Gengis Khan, le fondateur de l’Empire mongol : le califat abbasside, fierté des musulmans, prenait fin. Le 23 mars 2019, c’était la chute de Baghouz, petite ville de Syrie située dans le district d’Abou Kamal de la province de Deir ez-Zor, frontalière avec l’Irak. Les Forces démocratiques syriennes, ces fameuses FDS soutenues par la coalition internationale emmenée par les États-Unis, en finissent avec le dernier bastion du territoire physique détenu par l’État islamique. Le califat autoproclamé d’Abou Bakr al-Bagdadi, fierté des fondamentalistes, est anéanti.

Vraiment ?

Il y a d’abord cette énième cruauté de l’histoire : les Kurdes, c’est-à-dire, pratiquement, le cœur et les poumons de ces FDS, vont très probablement et très vite être dépossédés de la victoire. Tel est leur destin. Surtout qu’ils n’ont pratiquement aucune chance de concrétiser cet exploit : ils n’auront pas de territoire, de Rojava, aussi étriqué que soit son cadastre. Il y aura, par contre, beaucoup trop de monde autour du cadavre de l’EI : Américains, Russes, Iraniens (avec ou sans le Hezbollah), Turcs, Européens vont se déchirer la dépouille géographique du califat – et la reconstruction à venir, aussi lente soit-elle, de la Syrie… Peu, naturellement, pensera à la dépouille politique.

Bien sûr, Paris et Londres, notamment, n’ont pas manqué de mettre en garde contre « la menace terroriste qui demeure », d’appeler à continuer à lutter contre les groupes fondamentalistes et de rappeler que l’idéologie jihadiste n’est pas morte. Mais cela est le minimum syndical que l’on attendait d’Emmanuel Macron ou de Theresa May, entre autres. Qui se devaient de sonner l’alarme – mais pas trop, de jouer les trouble-fêtes – mais pas trop, et de bien s’assurer qu’ils auront prévenu – mais pas trop.

On peut les comprendre : lutter contre la menace et les groupes terroristes impose et implique tellement d’engagements, tellement de restructuration(s), tellement plus que ce qui est actuellement fait – tous les plans Vigipirate, les murs et les alertes maximales du monde, aussi sérieux et efficaces soient-ils, ne serviraient pas, seuls, à grand-chose – qu’aucun dirigeant ne s’aventurerait à aller plus loin. À donner plus de détails. À ne serait-ce que penser qu’il pourrait y arriver…

Quand on voit le Zero Dark Thirty de Kathryn Bigelow en toile de fond, l’évolution d’el-Qaëda après l’assassinat d’Oussama Ben Laden en 2011, ou quand on voit, plus d’un an après la victoire contre l’EI en Irak, que les racines du mal continuent de pousser dans ce pays ouvert à tous les vents mauvais, les craintes sont décuplées. Oui, les finances ont été sérieusement dynamitées, mais il y a encore de l’argent et de l’autonomie. Oui, les camps d’entraînement, les réseaux informatiques cryptés et les appareils de recrutement et de propagande sont loin d’être aussi puissants qu’avant, mais tout cela demeure – les fondations sont intactes. Oui, ce sera moins facile d’organiser et d’exécuter des attentats aux quatre coins du monde, mais les cellules clandestines, surtout soutenues par une kyrielle de groupes ou groupuscules affiliés, ont nettement prouvé, au cours de l’histoire, leur sinistre capacité de nuisance. Oui, Abou Bakr al-Bagdadi est de plus en plus ectoplasmique, mais tout concourt à croire qu’il est encore vivant, presque dissous dans le sable du désert syrien. Oui, la matrice géographique a disparu, mais les hommes sont encore là, terrés ou à l’air libre – l’idée est encore là, sans doute plus enragée, plus déterminée.

D’autant qu’elle est diablement aidée, nourrie, gavée, même, cette idée EI. Un : parce que Bachar el-Assad et son gang sont encore en Syrie et que l’influence des ayatollahs de Téhéran a considérablement augmenté en Irak. Deux : parce que le trumpisme est de plus en plus surréel, hystérique et abracadabrantesque. Trois : parce que l’Iran est de plus en plus fanatisé, de plus en plus coincé, donc de plus en plus dangereux. Trois : parce que des capitales du sunnisme, Riyad, Le Caire, Ankara, sont toujours aussi gauches et pataudes quand il s’agit de lutter contre le fondamentalisme sunnite – à condition, bien sûr, qu’elles aient décidé de tout faire pour l’éradiquer, de ne pas se contenter de fermer les yeux en pensant que cela contrebalancerait parfaitement la wilayet el-faqih et ses besoins d’expansionnisme. Quatre : parce que la mono-obsession névrotique de Recep Tayyip Erdogan, tout entier focalisé sur la question kurde et les moyens d’en finir, est inouïe. Cinq : parce que le tsarisme de Vladimir Poutine, qui semble oublier parfois qu’il est en 2019 et pas dans les années 1570, est de plus en plus frénétique. Six : parce que les extrêmes droites chrétiennes et leurs partisans sont de plus en plus métalliques, de plus en plus conquérants et vaniteux, de plus en plus décomplexés. Sept : parce que le sionisme rouleau-compresseur de Benjamin Netanyahu et de toute la droite et l’extrême droite israélienne actuelle sont un mégavirus. Huit : parce que les mentalités, tous continents confondus, sont de plus en plus sclérosées, métastasées, malades de leur haine de l’autre.

Oui, le califat de l’État islamique est mort. Mais l’enterrement pourra prendre des décennies. Au moins.

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Hitti arlette

Parler d'éliminer l'EI est sinon comique du moins impossible . Le monde compte plus d'un milliard et demi de musulmans . Et leur nombre monte en crescendo pour plusieurs considérations. La majorité de cette communauté est pacifiste et ne demande que de vivre en paix . Mais la question que l'on est en droit de se poser est la suivante : comment gérer la minorité essentiellement formée d'extrémistes et de fanatiques invétérés, qui n'ont pour idéologie pernicieuse et obsessionnelle que celle d'islamiser les non- musulmans de la planète ?

yves kerlidou

Bravo Ziad tout est dit dans le dernier paragraphe ! le monde va mal

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

TELLEMENT VRAI !

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