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Culture

La misère est moins pénible... en communauté

Rencontre

Dans « What Comes Around », son premier long documentaire qu’elle a présenté dans plusieurs festivals, comme Malmö, al-Ghouna, ou même en compétition officielle dans le Panorama à Berlin (2018), et qui sera bientôt projeté à Beyrouth, Reem Saleh, considérée comme le nouvel espoir du cinéma arabe, y fait le portrait de cette « gam3ya », une association entre les habitants d’un quartier pour s’entraider et combattre la pauvreté.

C.K. | OLJ
14/03/2019

Racontez-nous cette « gam3ya » et cette aventure dans le quartier Rod al-Faraj.

Après avoir fait un court-métrage de fiction, c’est en effet mon premier documentaire long. Je l’ai dédié à ma mère qui avait habité il y a longtemps ce quartier de l’Égypte, Rod al-Faraj, et qui est une extension de Choubra. À partir du sujet qui est la gam3ya, une sorte d’entraide entre les habitants du quartier, j’étudie ce microcosme de la vie sociale qui témoigne de la misère au Caire.

Comment et quand s’est concrétisé ce projet ?

Le vœu le plus cher de ma mère était d’être enterrée en Égypte. Je voulais le réaliser. À cette occasion, j’ai été visiter le quartier où elle avait grandi et vécu pour une période donnée et l’idée m’est venue d’en faire un portrait. Pendant un an, j’ai dû effectuer des allers-retours pour me connecter avec les gens du quartier. Car à mon avis, on ne peut tourner un tel documentaire sans s’immerger totalement dans le sujet.

Est-ce qu’il a été difficile de se connecter avec les habitants du quartier ?

Il faut savoir que les gens de Rod al-Faraj vivent dans une paranoïa absolue. Ils ont une peur totale de l’autre qu’ils considèrent comme un étranger. De plus, pour beaucoup d’Égyptiens, ce quartier est considéré comme dangereux. Le fait que maman soit originaire de ce secteur m’a donné accès au lieu et je percevais chez les habitants une certaine fierté que ma mère soit enfin rentrée au pays et que ce soit sa fille qui l’ait ramenée. J’avais vite gagné leur confiance et leur respect.

Que vouliez-vous montrer exactement dans ce film ? Seulement la misère ?

Al-gam3ya était une porte pour la vie de plusieurs personnages, car il ne s’agissait pas seulement d’une activité, mais de la solidarité qu’il y avait entre ces gens-là. C’est ce que je voulais montrer. J’allais régulièrement chez eux et les observais. C’est un endroit démuni mais à la fois fascinant. J’ai réalisé depuis le début que je voyais tout à travers les yeux de ma mère. Ainsi, je me souviens qu’elle me disait que même si ce quartier était pauvre, néanmoins « fi baraké » (« il était béni »).

Il y a beaucoup de contrastes dans ce film, quel procédé avez-vous choisi pour mettre l’accent dessus ?

Dans ce documentaire, on voit autant de grisaille que de couleurs la misère dans la propreté, mais aussi la joie qui avoisine la peine, puisqu’on célèbre la mort au même titre que la vie. Tout cela brise les préjugés, car on a l’habitude de penser que lorsqu’on est pauvre, on est sale. Il n’en est rien. De plus, il était important d’avoir un fil narratif, sinon j’allais me perdre dans ce chaos. J’ai donc commencé par la gam3ya, cette association d’entraide qui lie les voisins de ce quartier. Puis je me suis mise à choisir les personnages. Je voulais, sans aucun doute, des enfants comme protagonistes, pour comprendre leur rapport à l’argent ainsi que leur personnalité, mais je tenais à ce qu’ils n’aient pas le rôle principal. Tout cela est arrivé d’une façon très organique.

Y avait-il donc un scénario ? Ou le tournage a eu lieu d’une manière très spontanée ?

J’avais pour ce film un traitement. Une sorte de synopsis, mais pas de scénario. J’avais choisi mes personnages et je savais ce que je devais faire d’eux. Au début, ils voulaient me montrer ce que, selon eux, j’avais envie de voir : une fraction, un fragment de ce qu’ils sont. Ce n’est qu’après huit mois qu’ils se sont habitués à la caméra, qui était devenue une extension de leur vie. Ils savaient qu’elle était plantée là, mais ils n’étaient plus totalement conscients de sa présence. Alors, j’ai commencé à trouver un peu plus de naturel. Et comme l’endroit est vibrant, il suffisait qu’ils vivent devant moi pour que cela engendre une matière. C’est un travail qui a pris du temps.

Y avait-il un autre objectif à ce film ? Un message à passer ?

Pas du tout. Je voulais filmer cet endroit « cru » et vibrant à la fois, où le deuil se mêle au mariage et où les enfants vivent une vie d’adultes. Sans être totalement distante, je ne voulais pas non plus juger. J’étais une observatrice à proximité, sans faire partie du film. Ainsi, quand les petites adolescentes parlent ouvertement de la sexualité et de l’excision, c’est un problème qui les intéresse et qui fait partie de leur culture. Le regard que porte l’Occident sur ce sujet est tout à fait autre : il veut leur apprendre à refuser l’excision qu’il appelle mutilation génitale féminine (MGF). Or ces filles n’ont pas besoin d’être sauvées. Elles veulent suivre les traditions et elles en sont conscientes. Elles parlent même de pureté. S’il faut traiter ce problème, il ne faut pas le traiter à l’occidentale, mais aller à la source et ne pas l’étudier superficiellement.

Qu’est-ce que toutes ces femmes vous ont enseigné ? Parce que finalement, ce film est un film où la femme joue le rôle principal.

Mon but en faisant ce film était certainement de rendre hommage à ma mère, mais aussi de réaliser un film intemporel qui peut s’adapter à n’importe quel lieu. Je voulais dire aux gens qu’il est très facile de juger la pauvreté. Au lieu de cela, essayons de comprendre le dynamisme de cette pauvreté. Ce sont des personnes qui n’ont strictement rien et qui arrivent par le truchement de la gam3ya à apprécier la vie et à l’honorer. Cette expérience m’a fait beaucoup grandir et m’a appris la tolérance.

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