Malgré toutes les inquiétudes qui accompagnent notre quotidien depuis quelques années, il y a des rayons de soleil qui réchauffent et vous donnent l’envie de rêver à nouveau. Dans un pays où la grande majorité des politiques n’ont pas cessé de décliner et de perdre toute crédibilité, voir accéder une femme au poste de ministre de l’Intérieur n’est pas un événement banal. Qui plus est, commencer dès son arrivée à bousculer les « torpeurs administratives » sur le terrain, en ordonnant par exemple le retrait en toute discrétion des blocs de béton censés sécuriser le bâtiment de son ministère, parce qu’il n’y a plus de raison de les y maintenir et parce qu’ils dérangeaient la circulation des citoyens, est un acte inhabituel… Oser s’aventurer ensuite à déclarer, de façon presque anodine et à la limite innocente, qu’elle souhaite proposer l’ouverture d’un débat national autour d’un sujet délicat et profondément contesté dans les cercles religieux, surtout ceux auxquels elle appartient, à savoir le mariage civil facultatif, est une chose « téméraire ». On en veut pour preuve les réactions négatives, « sèches » et à la limite « agressives » de la part de certaines autorités religieuses musulmanes, à la suite de cette proposition, et celles non moins évidentes du côté chrétien ! Cette démarche profondément « citoyenne » de la ministre en question l’honore. Elle exprime, en effet, l’avis quasi majoritaire du peuple libanais, toutes confessions confondues, et préconise, comme un certain nombre de ses prédecesseurs, de discuter des contours du sujet susmentionné, et qui, s’il venait à être adopté, donnerait aussi une plus grande surface d’intégration intercommunautaire, dans cet espace national qui a toujours représenté la richesse du pays du Cèdre et son message.
Déjà feu le amid Raymond Eddé et feu le président Élias Hraoui, le ministre Charbel et d’autres personnalités et associations diverses avaient essayé, mais en vain, de proposer l’adoption d’une loi y relative. À notre tour, mon ami Hassane Rifaï et moi-même, nous avions rédigé en 2012 un pamphlet intitulé Je m’engage, que nous avions alors distribué par milliers d’exemplaires, et à travers lequel nous cherchions à sensibiliser nos concitoyens et nos politiques sur la nécessité d’engager le pays à passer progressivement d’un « État confessionnel à un État civil » (cf. le contenu dudit pamphlet dans L’OLJ, rubrique « Opinions » du 27 février 2013). Nous y invitions les députés à élaborer et à voter plusieurs lois citoyennes, dont une relative au mariage civil facultatif, « sans conditionner cette dernière, ni par l’instauration de la laïcité, ni par la suppression du confessionalisme politique, ni encore par tout autre prétexte ». Mais le statut confessionnel, les traditions sociales et le poids des communautés religieuses ont naturellement bloqué cette initiative et n’importe quelle autre vélléité de changement citoyen…
Il ne faudrait pas pour autant, Madame la Ministre, que vous baissiez les bras ! Accrochez-vous et lancez votre projet, invitez des spécialistes libanais et étrangers, des parlementaires, des associations de la société civile, les universités, et des représentants du clergé, à participer, discuter et présenter des propositions de loi. Informez le Conseil des ministres des résultats de ce forum, et essayez d’obtenir son aval, afin de l’adresser au Parlement avec, à la clé, un projet de loi. Si cette procédure s’avère irréalisable, essayez, au travers d’une initiative parlementaire, d’amener un ou plusieurs députés à présenter un projet de loi qui sera conforme à votre vision du sujet, ainsi qu’à celle de la majorité de ceux qui soutiennent ledit projet.
En plus de vos multiples activités, dont celles relatives principalement à l’instauration et à la confirmation de la sécurité sur tout le territoire national, il serait souhaitable, après que vous vous serez attaquée au sujet civique susmentionné, que vous en initiiez d’autres ayant trait à l’ordre citoyen, tels que le lancement, en coordination avec l’armée libanaise, les ministère de l’Éducation nationale, de la Santé, de l’Environnement, de l’Énergie, du Tourisme, et les municipalités, d’un service civique national (SCN). Son objectif étant de former durant dix jours chaque année tous les jeunes citoyens (des deux sexes) scolarisés de 15 à 18 ans, et non scolarisés de 15 à 20 ans, toutes confessions et régions confondues, à des actions civiques diverses dans les différents domaines de la vie active dont, entre autres, le contact avec les populations dans les quartiers, les divers contrôles de proximité et ceux informatiques (radars de circulation et de sécurité), la diffusion d’infos générales et particulières dans les écoles autour de la vie au sein de la cité, l’administration aux citoyens, des premières mesures de santé et de secourisme, l’aide dans les hôpitaux publics, les mesures concrètes de respect de l’environnement, des forêts, des cours d’eau, etc.
En conclusion, le peuple libanais – et spécialement sa jeunesse – qui n’a plus confiance dans sa gent politique installée au pouvoir depuis des décennies, a soif de nouveaux projets pouvant lui donner l’espoir d’un mieux-vivre quotidien et d’un changement socio-culturel sérieux et réel. Il fonde en effet, aujourd’hui, beaucoup d’espoirs sur vous, Madame la Ministre, en tant que femme tout d’abord, probe et déterminée ensuite, pour entreprendre ce tournant civil et citoyen, dans un milieu si profondément vicié par un confessionnalisme aveugle et étouffant, en traçant les premiers pas en faveur d’une évolution en profondeur des structures d’intégration de notre vivre-ensemble et de son raffermissement.
Bon vent donc et bonne chance, malgré cet espace national miné et déliquescent !
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