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Moyen Orient et Monde

« C’est si beau, on vit un moment indescriptible »

Algérie

Dans une ambiance festive, des centaines de milliers d’Algériens ont déferlé hier dans la capitale pour manifester, à nouveau, contre la candidature de Bouteflika à un cinquième mandat.

09/03/2019

Ils étaient si impatients à l’idée de reconquérir les rues de la capitale pour manifester leur opposition à la candidature du président Abdelaziz Bouteflika à un cinquième mandat qu’ils n’ont pas attendu, hier, la fin de la grande prière du vendredi, comme il est de coutume.

Vers 11h30, les premiers flots de manifestants affluent dans le centre d’Alger. Ils prennent leurs quartiers, d’abord, sur les marches de la Grande Poste, dans une ambiance de stade de foot qui a perduré toute l’après-midi.Les mises en garde sur les risques de « chaos », formulées la veille par le chef d’État dans une lettre diffusée par l’agence étatique APS, n’ont pas découragé les contestataires. C’est une véritable marée humaine qui a défilé hier dans les rues de la capitale algérienne, pour le troisième vendredi consécutif de protestation contre la candidature de Abdelaziz Bouteflika à sa réélection. Combien sont-ils à être descendus dans la rue cette fois-ci ? Des centaines de milliers, un million peut-être. Certainement plusieurs millions à travers le pays. Faute de moyen de comptage, difficile de connaître le nombre exact de personnes composant ces cortèges étirés observés dans la capitale et dans les autres grandes villes du pays, comme Oran, Constantine et Annaba (voir encadré par ailleurs).

À Alger, les artères principales et les rues secondaires noires de monde permettent néanmoins de mesurer l’ampleur de la mobilisation, visiblement plus importante que les deux dernières semaines. Personne ne se souvient d’avoir vu une telle marée humaine déferler dans les rues de la capitale, encore moins la nouvelle génération, qui représente quasiment la moitié de la population totale.

Dans les rangs des manifestants, disciplinés, toutes les générations et tous les profils se croisent : des petits enfants, des adolescents, des personnes âgées ou en situation de handicap. Certains défilent en scooter, la plupart battent le pavé sans but précis. Comme depuis le 22 février, et la naissance de ce mouvement inédit, les manifestations restent populaires, pacifiques et autogérées. Les personnalités politiques, à l’instar de l’ex-général de l’armée Ali Ghediri, également candidat à la présidentielle, qui a tenté hier de marcher aux côtés des manifestants, sont d’ailleurs chahutées et chassées des cortèges.


(Lire aussi : Algérie : Pourquoi l’armée peut changer la donne)



Fiesta politique

Certains expérimentent leur première marche publique tandis que d’autres se remémorent des souvenirs anciens, enterrés par des années d’immobilisme. « Je ne suis pas sortie manifester depuis les années 1990. À l’époque, on marchait contre les partis islamistes. Cette fois, on marche pour notre jeunesse. On en a marre de la hogra (injustice). Je veux un avenir pour mon fils et ça passe par le départ de ce régime qui nous gouverne depuis 1962 », lance Sarah, une comptable d’une quarantaine d’années, accompagnée de son enfant, entre deux slogans anti-Bouteflika. Tous ont le sentiment de vivre un moment incroyable, encore impensable il y a quelques semaines. Les manifestations publiques sont en effet interdites à Alger depuis un décret datant de 2001.

Au milieu de la foule, Leïla, la soixantaine, ne cache pas son émotion. « C’est si beau, on vit un moment indescriptible. On est toujours debout après tout ce qu’on a vécu : le terrorisme, la hogra du système Bouteflika… Surtout, aujourd’hui, on est unis ! » se réjouit cette Algéroise, une rose à la main. Cette journée de mobilisation coïncidant avec la célébration internationale des droits de la femme, le flot ininterrompu de manifestants est encore plus féminisé que les semaines passées. Les banderoles anti-Bouteflika côtoient ainsi des pancartes antisexistes. « N’oublions pas que nous sommes les 8 mars, et que les Algériennes doivent encore se battre pour arracher leurs droits. Je suis peut-être hors sujet pour certains, mais ça fait aussi partie du combat politique que nous devons mener dans la rue », soutient Nadia, une étudiante en urbanisme de 21 ans. L’ambiance est très festive. Des balcons sont habillés du drapeau national, que l’on retrouve noué autour de milliers de cous. Avec les chants anti-Bouteflika de supporters de football, le son strident de vuvuzela et le rythme entraînant de percussions, la manifestation prend des allures de fiesta politique. Presque personne ne cherche à aller à la confrontation avec les cordons des forces antiémeutes, qui tentent de contenir la progression de la foule. Sur la place Maurice Audin, des camions à eau filtrent la marche qui se dirige vers el-Mouradia, le palais présidentiel, vide. Abdelaziz Bouteflika, paralysé depuis un accident cérébral en 2013, se trouve encore à Genève où il est hospitalisé depuis le 24 février dernier. Son état de santé n’est pas connu, tout comme la date de son retour en Algérie.


(Lire aussi : Les "18 commandements" du manifestant vendredi à Alger)



« On veut des démocrates à la tête du pays »

Seuls quelques heurts éclatent entre des policiers et des jeunes, qui veulent forcer le barrage pour rallier el-Mouradia. Ces derniers arrachent des pierres des trottoirs pour s’en servir de projectiles, lancés sur les forces de l’ordre, qui répliquent à coups de gaz lacrymogènes. La DGSN (Direction générale de sûreté nationale) dresse un bilan de 112 blessés parmi les forces de l’ordre, la plupart sont des blessés légers. Mais le bilan n’indique pas le nombre de blessés côté civils. La police a également annoncé avoir arrêté 195 personnes hier à Alger après des heurts.

Aujourd’hui, le retrait de la candidature de Bouteflika ne suffira pas à calmer la rue. Les manifestants ne disent plus seulement « non » au président affaibli, qui ne leur a pas adressé la parole depuis plus de six ans. Ils veulent le départ du gouvernement. C’est encore Ghada, 21 ans, qui résume le mieux la volonté populaire : « Dégage système ! Il n’y a pas d’autre solution pour l’avènement d’une Algérie libre, indépendante et plus belle. » Sur le même ton, Lounès, 20 ans, lance : « On veut du changement, on veut des démocrates à la tête du pays, ni des despotes ni des voleurs. »


(Lire aussi : Algérie : Une prudente aspiration au changement plutôt qu’une révolution)


Ce mouvement contestataire et spontané ne s’entend pas encore sur l’attitude à adopter le 18 avril, date du scrutin présidentiel. Certains appellent au boycott, tandis que d’autres veulent barrer la route à Bouteflika avec une participation massive. À cinq semaines du vote, beaucoup restent encore indécis. « C’est flou, on ne peut pas encore se décider, la situation évolue chaque jour », confie Walid, 24 ans. Sur la rue Hassiba Ben Bouali, Saïda, la soixantaine, affiche une opinion plus tranchée : « J’aimerais que les rues et les bureaux de vote soient vides ce jour-là. Un boycott massif, c’est la meilleure manière d’exprimer notre rejet de ces élections truquées et de ce système corrompu. »

D’ici là, d’autres manifestations contre un cinquième mandat devraient se tenir à Alger et ailleurs dans le pays. La marche d’hier a confirmé la détermination de la population à tourner la page des années Bouteflika. Nassim, 24 ans, prévient ainsi : « S’ils ne nous entendent pas, on fera encore plus de bruit la semaine prochaine. »



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L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

EST-CE LE TOUR DE L,ALGERIE DE GOUTER AU MAUDIT PRINTEMPS ARABE QUI N,A SEME QUE DESOLATION ET DESTRUCTION LA OU IL EST PASSE ?

BOSS QUI BOSSE

On entend dire que le scénario syrien pourrait se répéter en Algérie.

C'est absolument faux de dire ça dans le sens où les manifs en Algérie sont internes et évidentes, face à un candidat moribond , boudha-flika .

Mais que par contre si les pays du complot occidentalo wahabite contre les peuples arabes voulaient allumer la mèche, tous les ingrédients sont là pour le faire .

Il suffirait de peu . Reste à savoir pourquoi ils ne le font pas .

Tabet Ibrahim

Alors qu’il n’y a aucune commune mesure entre les griefs qu’on peut avoir à l’encontre de la politique d’Emmanuel Macron et la faillite du régime algérien, et que le sort des Algériens est infiniment moins enviable que celui des Français, le fait que les manifestations se déroulent dans le calme en Algérie alors que ce n’est malheureusement pas le cas de celles des gilets jaune n’est pas à l’honneur de ces derniers. Il y a beaucoup de leçons à tirer de ce contraste et l’on peut broder à l’infini sur la différence de nature et d’ampleur entre la crise politique, économique et sociétale française et celle, infiniment plus grave, de l’Algérie. Je remarque pour ma part qu’alors que les Algériens manifestent pacifiquement dans leurs pays, des Français d’origine algérienne font partie des casseurs qui profitent de la moindre occasion, comme par exemple lors de la célébration de la victoire de l’équipe de France de Football, pour manifester leur mal-être, leur mal-vivre et leur haine de la France.

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