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Idées

Bloc national : les raisons du changement

Point de vue
Carlos Eddé | OLJ
09/02/2019

Continuer à « lutter pour un Liban uni, libre et souverain »... C’est par le rappel de cette mission à laquelle il ne cessa de croire jusqu’à son dernier souffle, que mon oncle, Raymond Eddé, s’adressa, dans son dernier testament olographe, au parti dont il avait présidé aux destinées pendant plus d’un demi-siècle. Or force est de constater que, près de dix-neuf ans après la disparition de celui que les Libanais appellent « la Conscience du Liban », la situation de notre pays n’a cessé de se dégrader sur l’ensemble de ces critères (unité, liberté, souveraineté). Certes, le Bloc national libanais (BN) a joué un rôle actif dans le retrait de l’armée syrienne en 2005. Mais contrairement à la plupart des partis qui ont depuis exercé le pouvoir, nous ne pouvons être directement tenus responsables de cette dégradation. Cependant, pour des raisons diverses, nous n’avons pas pu accomplir la tâche léguée par Raymond Eddé.… Dès lors, il nous fallait nous remettre profondément en question.

C’est dans ce but qu’un sang neuf, moderne et réformiste a été injecté au sein du parti et que nous avons revu en profondeur notre organisation pour aboutir à la mutation annoncée vendredi, à l’ouverture de nos journées portes ouvertes, et qui nous engage dans la voie d’une action politique différenciée.

Loin de constituer une rupture avec nos valeurs originelles, cette mue doit ainsi permettre de leur donner un souffle nouveau aux objectifs du BN. Loin d’être récente, cette volonté de changement m’a animé dès ma prise de fonctions. Mais pendant près de vingt ans les conditions de sa réalisation se sont heurtées à un certain nombre d’obstacles sur lesquels il me semble désormais utile de faire la lumière, afin d’éclairer les citoyens sur les difficultés, notamment dans notre pays, de traduire la volonté de changement en actes décisifs.


Atavismes
À la suite au décès de Raymond Eddé, je suis rentré au Liban le 13 mai 2000 pour y ramener sa dépouille afin qu’il soit enterré auprès de ses parents, comme il l’avait souhaité. Alors que j’étais encore à Paris, l’assemblée générale du BN m’élit au poste de « Amid ». Comment prendre la place d’un homme qui avait consacré sa vie au service du Liban et de ses citoyens sans avoir jamais tiré le moindre profit personnel de sa position ? Comment être à la hauteur de celui qui avait refusé toute compromission, toute atteinte notamment à la souveraineté du Liban au profit de son élection au poste de la magistrature suprême, en 1976 ? Comment être à la hauteur d’un leader aussi charismatique ayant constamment associé la vision du long terme et l’action concrète au service du développement ? Je ne connaissais pratiquement personne au BN, je n’avais aucune expérience politique et j’étais relativement étranger, du fait de mon éloignement, aux valeurs et traditions de la société libanaise. Je ne pouvais compter que sur l’éducation que m’avaient léguée mon père, Pierre, et Raymond Eddé, et sur un certain bon sens. J’ai donc accepté la responsabilité pour une période transitoire afin de permettre au parti de s’organiser pour l’après-Raymond Eddé.

Dès mon arrivée à Beyrouth, je pris la mesure des conséquences de son absence sur l’état d’esprit des dirigeants du parti. Des querelles intestines pour des postes et petites parcelles de pouvoir polluaient l’atmosphère, d’autant que nous nous trouvions à la veille des législatives de 2000. Ces zizanies, qui remontaient au début des années 1990 lors de la reprise des activités du Bloc, furent amplifiées par la disparition du « Amid » : craignant que le BN ne soit infiltré par des agents prosyriens, comme ce fut le cas dans d’autres partis, il avait maintenu le pouvoir concentré entre ses mains.

Dans le souci de pérenniser le BNL, je me devais de le rendre plus participatif, et à terme indépendant de la famille Eddé. J’ai donc entrepris, dès 2000, une réforme des statuts afin que les pouvoirs soient redistribués. Au terme de plusieurs mois de travail, le projet fut envoyé à l’assemblée du parti qui le rejeta, décidant que les pouvoirs devaient rester concentrés entre mes mains. Ils voulaient un « zaïm » et non un président de parti.

Ma plus grande difficulté au cours de mes premières années fut le conflit des mentalités et des générations. Arrivé à l’âge de 44 ans, je faisais partie des plus jeunes ! En essayant de rajeunir les cadres, j’ai provoqué le mécontentement de beaucoup d’anciens. Il était clair que nous ne partagions pas souvent les mêmes priorités politiques. Je m’engageais simultanément à réorganiser le parti et sa base et à relancer l’action sur un mode revendicatif et militant. Il fallait tout à la fois mettre au point un programme politique et économique, œuvrer pour le retour à la souveraineté du pays et entreprendre une lutte contre les pratiques politiques en cours : le clientélisme, la corruption et la dépendance aux puissances régionales. Pour m’accompagner dans ces chantiers, j’avais à mes côtés des personnes intègres et fidèles dans leur grande majorité. Mais un quart de siècle durant, des raisons de survie, des besoins d’ordre professionnel et de moyens avaient néanmoins poussé des compagnons de route à entretenir des pratiques politiques passéistes. Celles-ci se résumaient pour l’essentiel à des marques de présence dans les moments de deuils, d’aides financières et des inaugurations, assorties de déclarations hebdomadaires sur les sujets d’actualité. Seules comptaient la visibilité et la disponibilité sociales. Le poids des habitudes rendait quasi impossible le chantier du changement auquel j’aspirais. Nombre de jeunes, qui partageaient ma volonté de faire autrement, restaient toutefois prisonniers des atavismes politiques. Chacune de mes tentatives se heurtait à la même fin de non-recevoir : je savais ce qui devait se faire mais je n’en avais pas les moyens.


Traversée du désert
Une succession d’événements rendit d’autant plus difficile cette tâche. L’attentat du 11 septembre 2001 qui changea radicalement l’approche de l’Occident au Moyen-Orient, l’invasion de l’Irak, l’émergence d’une opposition active des Libanais à la présence néfaste de la Syrie au Liban, l’assassinat du Premier ministre Rafic Hariri et le retrait syrien en 2005, la guerre dévastatrice de 2006, les lâches assassinats de dirigeants souverainistes et le coup de force du Hezbollah en 2008. Puis vint l’accord de Doha qui se traduisit par la paralysie de la gouvernance au Liban. Enfin, la défection de nombreux dirigeants du 14 Mars quant aux promesses de la révolution du Cèdre. Dans ces conditions, ni le chantier de réforme du parti ni celui d’une action politique novatrice n’étaient plus envisageables. Seul, face aux autres partis dotés de moyens sans commune mesure avec les siens, le BN ne pouvait mener un combat digne de son histoire.

À plusieurs reprises j’ai voulu démissionner, mais les partisans, même ceux avec lesquels je divergeais, ne pouvaient pas imaginer le BN, même marginalisé, sans un Eddé à sa tête. Mais un Eddé à leur image. J’étais dans l’impasse : je ne pouvais ni me résoudre à faire de la politique à l’ancienne ni ouvrir les portes, par une démission, à la récupération du parti par des individus dont les ambitions personnelles auraient porté ombrage aux principes et à l’histoire du BN. Je décidais donc de mettre le parti en veilleuse en attendant que la donne change et incite des personnes partageant nos valeurs à nous rejoindre.

Après une longue traversée du désert, un groupe d’amis ayant fait leurs preuves dans le domaine social et professionnel me fit part de leur projet de faire bouger les lignes et de fonder un parti. Il m’apparut, au cours de nos échanges, que nous avions une même vision, une même ambition pour le Liban et une même envie de croire que, si pourrie soit la situation, nous n’étions pas condamnés à l’impuissance. Ils tenaient un langage fidèle à nos principes : un mouvement républicain, qui doit œuvrer pour un état de droit équitable, laïc et souverain, et où la dignité du citoyen soit respectée. Ils croyaient que le moyen le plus efficace de faire bouger la situation serait une organisation pour combattre le poison confessionnel qui est à l’origine de nos enfermements et de nos divisions, et prétexte à toutes les malversations. L’action politique doit prendre la forme d’une tâche collective et l’intelligence synonyme de bon sens plutôt que de ruse. Leur vision et la nôtre se rejoignaient.

Couper le cordon
Le moment du changement était arrivé. Après avoir consulté mon entourage et fort du soutien des amis – les vrais – de Raymond Eddé, je pris la décision avec les cadres du parti d’inclure cette équipe innovante au sein de nos instances dirigeantes. En toute cohérence, j’ai annulé la fonction de « Amid », car il fallait bien un jour couper le cordon ombilical. Tous les pouvoirs de ce dernier ont été transférés au comité exécutif qui a la charge d’élire un secrétaire général. Ce conseil est lui-même élu par l’assemblé générale qui représente les militants, lesquels seront au cœur de la réflexion et de l’action. Leur participation ne sera plus limitée aux rendez-vous électoraux. Ils seront les relais des préoccupations des citoyens et les premiers à faire aboutir leurs revendications. Ils seront à la pointe du combat contre les cinq plaies du Liban qui mettent en péril sa souveraineté : le confessionnalisme, la corruption, le féodalisme politique, le clientélisme et le suivisme. Le chantier du renouvellement a déjà commencé avec vigueur qui va au-delà de toute espérance sous l’impulsion dynamique du nouveau secrétaire général Pierre Issa. Depuis le mois de juin, une équipe active, en concertation avec les instances dirigeantes du parti, planche sur les questions organisationnelles et sur la feuille de route du marathon qui nous attend. La mixité entre l’expérience des anciens partisans et l’enthousiasme des nouveaux venus fait merveille !

Quant à moi, je reste au BN, je suis membre du comité exécutif et j’ai été élu président pendant un an. Cette présidence sera désormais tournante afin de confirmer que nul individu n’est plus important que l’organisation qu’il préside. Mon influence au sein des décisions sera la même que celle des autres responsables du parti. Le paternalisme est terminé ! Désormais le Bloc national est un parti résolument moderne. Il a pour objectif affiché : un état prospère, vert et équitable, et créer une pépinière de jeunes et futurs leaders intègres.


Par Carlos EDDÉ

Président du Bloc national libanais.



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Marionet

Bravo pour ce bel exercice de transparence et de parler vrai. Ça nous change et me rend optimiste pour l'avenir.

Le Faucon Pèlerin

Du haut de la pyramide de mon âge, je souscris 100% au projet de Carlos Eddé. Hélas, l'éloignement et le nombre de mes années sont un obstacle à exercer mes convictions bloc-nationalistes héritées de mes parents et de ma dynastie depuis les années 1930.
Je souhaite tous les succès au "Hezb el-Awadem" (Le parti des gens intègres) pour que le Liban éternel reste toujours libre et indépendant.

ACQUIS À QUI

Est ce que les libanais de "nationalité libanaise" mais d'origine de la Papouasie nouvelle Guinée pourraient adhérer?

Parce qu'ils se sentent un peu comme des " occupants" de leur propre terre , à vrai dire . Lol.

Irene Said

Bonne chance, Monsieur Carlos Eddé !
On compte sur vous pour nous rendre l'espoir en un vrai Liban libanais, vraiment et totalement indépendant, brillant devant la communauté internationale, comme il l'était du temps de Raymond Eddé !
Irène Saïd

Avangarde

Voilà un parti politique qui pourra servir de socle à tous les patriotes et tous ceux qui veulent que notre pays ressemble plus à un pays qu'à une ferme. J'espère que le Bloc national sera présent dans chaque grande ville du Liban, et plus tard dans chaque village.

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