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Moyen Orient et Monde

À Hodeida, une trêve en trompe-l’œil

Yémen

Près de deux mois après l’accord de Stockholm, l’optimisme de certains observateurs s’est essoufflé en raison des nombreuses violations commises par les deux parties.


Julie KEBBI | OLJ
07/02/2019

14 décembre 2018. Tout sourire, le ministre yéménite des Affaires étrangères, Khaled el-Yemani, et le négociateur en chef des houthis, Mohammad Abdelsalam, échangent une poignée de main symbolique sous le regard du secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres. L’image est forte. Elle marque la fin d’une semaine d’âpres négociations entre les belligérants du conflit yéménite réunis sous l’impulsion des Nations unies à Rimbo en Suède. À la surprise générale, les parties mises sous pression par la communauté internationale concluent un accord en plusieurs points pour la mise en place d’un cessez-le-feu « immédiat » à Hodeida. Les parties s’étaient également mises d’accord sur le retrait des troupes loyalistes et rebelles de la ville et des ports de Hodeida, al-Salif et Ras Issa, un « accord mutuel » sur la ville de Taëz et « un mécanisme exécutif sur l’activation d’échange de prisonniers ».

Près de deux mois plus tard, l’optimisme de certains observateurs s’est essoufflé. Les violations par les deux parties de la fragile trêve s’accumulent depuis décembre à Hodeida. Ville portuaire stratégique offrant un accès à la mer Rouge, elle constitue un point-clé pour l’acheminement de l’aide humanitaire, alors que 20 millions de Yéménites sont en situation d’ « insécurité alimentaire », selon l’ONU. Le Yémen est ravagé par la guerre qui oppose depuis 2015 les rebelles houthis, soutenus par l’Iran, aux forces du président yéménite Abd Rabbo Mansour Hadi, appuyées par la coalition menée par l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis. Malgré l’accord de Stockholm, les différends sur la gestion de Hodeida et des ports persistent entre les forces houthies et loyalistes qui sont toujours présentes à Hodeida, faisant fi de la date butoir du 7 janvier pour se retirer de la ville. « De manière générale, je pense que l’accord négocié par l’ONU et conclu à Stockholm a promis plus que ce qu’il ne pouvait fournir », estime Fatima Abo Alasrar, analyste à l’Arabia Foundation, contactée par L’Orient-Le Jour. « Les houthis semblaient avoir accepté des concessions mais uniquement sur le papier car ils n’étaient pas en mesure de mettre en œuvre les parties de l’accord », ajoute-t-elle avant de souligner « leur refus d’établir un couloir humanitaire entre (la capitale yéménite) Sanaa et Hodeida conformément à l’accord de Stockholm et de céder le port aux autorités de la garde côtière de Hodeida ».


(Repère : Face aux rebelles au Yémen, des groupes très hétéroclites)


Le plan de l’ONU rejeté

Les parties s’accusent mutuellement de ne pas respecter les engagements pris en Suède. La trêve ressemble pour eux davantage à une option tactique, qui permet de gagner du temps qu’à une décision stratégique.

Le Yémen, l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis ont envoyé une lettre au Conseil de sécurité de l’ONU le 31 janvier dans laquelle ils accusent les rebelles d’avoir violé le cessez-le-feu à 970 reprises depuis le 18 décembre, alors que différents chiffres circulent dans la presse régionale. « Dans un accord comme celui de Stockholm, les violations sont attendues », nuance Adam Baron, chercheur à l’European Council on Foreign Relations et spécialiste du Yémen et de la péninsule Arabique, interrogé par L’OLJ. « Même si les combats épuisent les parties, cela ne change rien au fait que le niveau de confiance est toujours très bas et il y a beaucoup d’incitations à continuer la bataille », le conflit s’étant révélé un marché lucratif pour les différents chefs de guerre et trafiquants, poursuit-il. « Les deux parties se testent mutuellement et attendent que l’autre partie viole l’accord », observe pour sa part Fatima Abo Alasrar. « Malheureusement, les conséquences des violations du cessez-le-feu ne sont pas claires et il ne semble pas que l’ONU ait la pleine capacité de les surveiller et d’en rendre compte avec exactitude », souligne-t-elle. Face à l’augmentation des heurts ces dernières semaines, les belligérants yéménites sont réunis depuis dimanche dernier sur un navire des Nations unies aux alentours de Hodeida pour trouver un terrain d’entente. L’ONU a indiqué dans un communiqué mardi que « les parties sont plus disposées à se mettre d’accord sur les modalités de la phase 1 d’un redéploiement qu’elles ne l’étaient il y a six semaines ».

Selon des sources gouvernementales yéménites, la délégation houthie aurait toutefois rejeté le plan de redéploiement des forces de l’ONU proposé par Patrick Cammaert, l’ancien chef de la mission d’observateurs de l’ONU arrivée en décembre à Hodeida, a rapporté mardi le quotidien panarabe al-Chark al-Awsat. M. Cammaert a par ailleurs été remplacé hier par l’ancien général danois Michael Lollesgaard. Alors que des sources diplomatiques ont fait part ces dernières semaines de différends entre M. Cammaert et les rebelles houthis, ainsi qu’avec l’équipe de l’envoyé spécial de l’ONU pour le Yémen, Martin Griffiths, l’arrivée de M. Lollesgaard pourrait signaler un nouveau départ pour les négociations entre les belligérants yéménites. Des délégations houthies et loyalistes sont également réunies depuis mardi à Amman pour poursuivre les discussions sur les échanges de prisonniers, alors que la liste des noms devrait être finalisée aujourd’hui, selon M. Griffiths.


(Lire aussi : Le président yéménite accuse les rebelles de ne pas appliquer l'accord sur Hodeida)


Acheminement de l’aide humanitaire

Malgré la fragilité de la trêve, « la situation s’est plutôt améliorée dans la ville de Hodeida », indique à L’OLJ Isabelle Moussard-Carlsen, directrice des opérations à Action contre la faim, avant de préciser qu’ « il y a encore des tirs sporadiques et en particulier la nuit ». « Il y a eu toute une période où la situation sécuritaire était telle que tout déplacement ou accès même à nos zones de programme n’était pas possible. On a regagné un peu d’accès », poursuit-elle. Si les équipes humanitaires peuvent mener leurs opérations sur le terrain, les déplacements restent toutefois conditionnés à des autorisations pour passer les multiples check-points permettant d’accéder à la ville portuaire, rapporte Mme Moussard-Carlsen.

Après six mois d’attente, le Programme alimentaire mondial (PAM) a notamment pu envoyer de la nourriture à la mi-janvier aux populations situées dans des zones difficiles d’accès dans la province de Hodeida. Les heurts entre forces loyalistes et rebelles continuent toutefois de compliquer la tâche des humanitaires. D’importants stocks de blé sont toujours inaccessibles alors que les minoteries sur la mer Rouge, aux mains de la coalition, auraient été minées par les houthis avant la trêve, estiment la coalition et plusieurs ONG. Un incendie a également endommagé deux silos de blé à la fin du mois de janvier, « semblant avoir été provoqué par des tirs de mortier », ont indiqué dans un communiqué la coordinatrice de l’ONU pour l’aide humanitaire au Yémen et le Bureau de la coordination des affaires humanitaires de l’ONU. L’acheminement de denrées alimentaires est un point crucial pour les ONG sur place alors que « le coût de la nourriture a augmenté de 33 % en un an », précisait déjà en octobre dernier Hervé Verhoosel, le porte-parole du PAM.


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