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Nos lecteurs ont la parole - Michel Nawfal

Les 40 ans de la révolution islamique : retour en Iran avec Amin Maalouf

En revisitant l’itinéraire qui m’a conduit il y a quarante ans à accompagner le leader iranien l’imam Khomeyni durant son retour triomphal à Téhéran en 1979, après un long exil au Najaf en Irak suivi d’un court intermède à Paris, j’ai eu un rêve nostalgique : refaire ce voyage historique à rebours avec Amin Maalouf, compagnon de route et de métier à cette époque. Les motifs essentiels de ce voyage imaginaire avec Amin, devenu avec le temps une grande figure de la littérature mondiale, vont de l’ambigüité qui a accompagné à Téhéran nos entretiens à bâtons rompus sur les destinées de cette révolution aux accents surréalistes, à la dette symbolique que je dois à Amin qui m’a accompagné dans mon apprentissage du journalisme au quotidien an-Nahar avec sa bienveillance et noblesse qui étaient rares chez les tenants du métier.

Il s’agit en fait d’un scénario de la fin des temps qui serait structuré comme un rêve cauchemardesque interminable : ayant « survécu » comme par miracle à une attaque de l’armée de l’air du chah et à un atterrissage « d’urgence » hautement problématique sur les contreforts du mont Alborz au nord de Téhéran, l’équipe dont nous faisions partie Amin et moi se trouverait catapultée dans un monde qui voit la fin de la guerre des Titans avec ses cataclysmes systémiques qui sont à même de subjuguer Léon l’Africain, Omar Khayyam et Ibn Arabi. Dans cette Mahdipolis qui déploie des couleurs fortes faites surtout de noir-vert-rouge et qui rivalisent avec les nuances discrètes de la turquoise et du lapis-lazuli d’Ispahan, se tient un conseil supérieur de lettrés et savants semi-prophétiques aux regards perçants dans une agora immense entourée de dizaines de temples de tous les cultes et divinités de la terre et du ciel. Voilà que nous sommes accueillis dans un quartier ismaélien qui porte le nom d’Avicenne et qui est administré par des Moriscos échappés d’Andalousie : là, trône un tribunal qui a pour tâche de rendre justice à la mémoire évanouie, le public affairé se presse et se bouscule dans la cour, et devant la crainte d’un débordement, on entend des cris mêlés de chuchotements, émanant de la tribune des juges, où l’on reconnaît la présence du concepteur du « chiisme rouge » Ali Chariati : il est défendu d’emprunter la « Voie royale » vers Bagdad/Babylone... Il faut faire le devoir de mémoire avant... Rappelez-vous les manques, les oublis et les trahisons, et toutes les dérives qui ont causé la perte de Troie/Carthage/Grenade/Jérusalem et la domination de la Mésopotamie par l’Empire blanc et l’Empire rouge... Une voix solitaire et partout stridente ne cessait d’annoncer la mort de la civilisation occidentale et la condamnation de tous ceux qui ont appris les sciences et la philosophie dans les universités de Paris et de Londres, de Boston ou de Berlin. Ne sont épargnés ni Shahpour Bakhtiar/Kérensky ni Bani Sadr/Trostsky et même les adeptes de l’islam social comme Bazergane.

Notre équipe n’a qu’un seul désir impérieux : repartir au plus vite de Mahdipolis, mais où sont les gares et les aéroports ? Sans être munis de laissez-passer valables, pas de destination possible, mais même récupérer des passeports n’a pas de sens puisque l’identité est perdue ! Amin s’entend dire « Je suis en train de perdre la tête, je veux changer de religion. Si je ne suis plus celui que j’ai cru être, qui suis-je ? qui suis-je ? » De plus en plus désorienté, Amin appelle au secours ibn rushd de Cordoba et Khayyam de Samarcande ; il court d’un quartier à l’autre à la recherche des mages de Zaratoustra, de quelqu’un qui puisse nous aider à communiquer avec le système mondial, à sortir de ce labyrinthe de l’ « imam absent ».

Petit à petit s’insinue lentement en notre équipe le soupçon qu’il s’est passé quelque chose qu’elle ne réussit pas à déceler ; c’est peut-être là qu’il faut chercher le secret de l’autre voie... Quelque doute sur notre réelle identité commence à naître dans notre esprit : « Être mort comme melkite syriaque, ou orthodoxe... à quoi cela ressemble-t-il ? » Une rencontre magique nous révèle subitement la vérité lumineuse. Amin comme saint Paul à Damas s’évanouit. Maintenant il sait... On ne doit plus mourir avant de suivre la voie...

Le chemin qui attend les voyageurs « désorientés » est hérissé d’épreuves très ardues. Pour apprendre l’humble leçon de l’histoire, ils devront aller en Asie centrale imprégnée de culture persane (même si elle reste turcophone), arpenter le grand Ouzbékistan et le Caucase du Sud, afin de connaître la fonction du « Mur d’Alexandre » à Derbend sur la rive gauche de la Caspienne ; là une simple percée de l’avant-garde guerrière de Mahdipolis au-delà du fleuve Amou Daria en Transoxiane, pousserait les descendants de Gengiz et de Timur à s’élancer vers le Sud comme ce fut le cas à l’époque abbasside avec les tribus seljuks et après elles les Ottomans. Donc le seul choix géopolitique, possible et obligatoire, c’est la voie du Sud vers la Mésopotamie et le Golfe, quitte à attirer plus tard en Syrie les soldats du tsar remodelés dans le purgatoire soviétique et réconciliés avec le monde turco-iranien tourné vers la Chine.

Les voyageurs de l’Apocalypse moderne devront aussi subir les épreuves du dépistage de la nouvelle route de la Soie, faire preuve d’humilité pour écouter les nouveaux géographes de l’école eurasiatique qui prétend pouvoir expliquer pourquoi l’Empire blanc tenu à l’écart de l’ « Île mondiale » de Mackinder  s’est laissé entraîner dans la prétendue « guerre contre le terrorisme » pour se positionner militairement au sein de l’Asie « des ressources naturelles et humaines, sur une ligne reliant Bagdad à Kaboul, et qui empêcherait éventuellement la jonction entre la sphère chinoise, la sphère russe et la sphère turco-persane.

Amin n’est pas au bout de ses peines asiatiques. Il voudrait pouvoir résister à la tentation de renoncer à se battre, comme lui conseillent « les planqués » de l’Académie à Paris, résister au chantage étouffant des sentiments, à l’assaut encombrant des « racines » hellénistiques, se libérer des préjugés de son éducation pour attaquer les zones stagnantes des bibliothèques et des archives afin de remettre les « cultures périphériques » au centre de l’histoire mondiale libérée de l’eurocentrisme, à la manière du « voyageur » Le Clézio. Ce ne serait certainement pas peine perdue si on veut appréhender ces dynamiques déclenchées depuis cinq décennies par la rupture iranienne dans la structure géoculturelle mondiale. Après tout, le monde moyen-oriental ressemble maintenant à un champ archéologique ouvert et le triangle géostratégique arabo-irano-turc tarde à se stabiliser et la déferlante iranienne que l’Empire blanc peine à endiguer ressemblerait selon certains visionnaires à la déferlante française mise en marche à la suite de la révolution de 1789 pour remettre en cause toute la vieille Europe, sans oublier la tempête russe à la suite de la révolution d’octobre de 1917 et ses répercussions et ondes de choc qui ont perduré et constitué le fond géoculturel et géostratégique qui sous-tend le retour de la Nouvelle Russie de nos jours.

Le défi du « Réveil chiite » n’a-t-il pas poussé l’institution sunnite profonde à réagir par les attaques inimaginables du 11 septembre 2001 contre New York et Washington ?

Finalement, ce que ce papier suggère est un voyage inédit dans la transcendance mystique et la culture rebelle. La plus radieuse des surprises attend le voyageur « au-delà de la Montagne » du sage mystique loin de la mythique Shangri La.

Ce texte est le courrier d'un lecteur. A ce titre, il n'engage que son auteur et ne reflète pas nécessairement le point de vue de L'Orient-Le Jour.


En revisitant l’itinéraire qui m’a conduit il y a quarante ans à accompagner le leader iranien l’imam Khomeyni durant son retour triomphal à Téhéran en 1979, après un long exil au Najaf en Irak suivi d’un court intermède à Paris, j’ai eu un rêve nostalgique : refaire ce voyage historique à rebours avec Amin Maalouf, compagnon de route et de métier à cette époque. Les motifs essentiels de ce voyage imaginaire avec Amin, devenu avec le temps une grande figure de la littérature mondiale, vont de l’ambigüité qui a accompagné à Téhéran nos entretiens à bâtons rompus sur les destinées de cette révolution aux accents surréalistes, à la dette symbolique que je dois à Amin qui m’a accompagné dans mon apprentissage du journalisme au quotidien an-Nahar avec sa bienveillance et noblesse qui étaient...
commentaires (1)

Vous écrivez : ""Amin comme saint Paul à Damas s’évanouit."" Bientôt va sortir dans les bonnes librairies, Les lettres de Saint Amin aux Persans-Iraniens. On ne s’en sort plus ! Pourquoi cette pléthore, dans le texte, de noms propres, de lieux, et le rappel je vous cite : ""selon certains visionnaires à la déferlante française mise en marche à la suite de la révolution de 1789 pour remettre en cause toute la vieille Europe…"" Dommage alors que le Chah a pris la fuite et le peuple Iranien n’est pas entré au palais de Niaravan pour lui enfoncer le bonnet phrygien et lui demander de boire à la santé de la Nation… C.F.

Charles Fayad

14 h 39, le 28 janvier 2019

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Commentaires (1)

  • Vous écrivez : ""Amin comme saint Paul à Damas s’évanouit."" Bientôt va sortir dans les bonnes librairies, Les lettres de Saint Amin aux Persans-Iraniens. On ne s’en sort plus ! Pourquoi cette pléthore, dans le texte, de noms propres, de lieux, et le rappel je vous cite : ""selon certains visionnaires à la déferlante française mise en marche à la suite de la révolution de 1789 pour remettre en cause toute la vieille Europe…"" Dommage alors que le Chah a pris la fuite et le peuple Iranien n’est pas entré au palais de Niaravan pour lui enfoncer le bonnet phrygien et lui demander de boire à la santé de la Nation… C.F.

    Charles Fayad

    14 h 39, le 28 janvier 2019

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