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Culture

Henri Goraieb : La musique était ma seule raison de vivre

Rencontre

Grâce à sa fougue et sa virtuosité, le musicien octogénaire a réussi à se hisser au rang des grands pianistes de ce monde. Pour « L’Orient-Le Jour », il revient sur les souvenirs qui ont jalonné sa prolifique carrière.

16/01/2019

Comment et par où commencer lorsque « les mots manquent aux émotions » comme disait Victor Hugo ? Une page ne suffirait pour dresser le portrait de ce musicien, amoureux de la musique savante qu’il a défendue bec et ongles, tout au long de sa vie, avec de nombreux enregistrements qui font autorité dans le répertoire classique.

Henri Goraieb qui vient de fêter, il y a quelques mois, ses 83 printemps, n’a rien perdu, ni de son alacrité ni de sa vélocité au clavier. Avec sa verve pétillante, il raconte ses débuts : « J’avais six ans, ma mère m’emmenait au cinéma voir Blanche-Neige. À mon retour, je m’asseyais au piano et j’essayais de rejouer la musique que j’avais entendue. » C’est ainsi qu’il se découvre une véritable passion pour la musique qui ne tardera pas à se transformer en un feu intérieur qui continue à consumer son esprit et à éblouir le monde entier. « La musique était ma seule raison de vivre. Je ne voulais que ça », affirme-t-il, les yeux brillants.

Son talent éclectique, son acharnement, sa détermination et son travail sans relâche, enchante sa mère qui confie son apprentissage à son professeur de piano, puis, en 1941, à Monsieur Weigel, un pianiste tchèque qui avait fui l’Europe suite aux persécutions nazies. Après quelques années, la Seconde Guerre mondiale bat son plein et ses étincelles menacent de mettre le feu aux poudres au Moyen-Orient. Weigel décide alors de quitter le Liban pour l’Australie. Son dernier mot pour les parents du jeune musicien : « Votre enfant est très doué. » Accomplissant pleinement la vocation de l’art, il en fait sa vie à tel point qu’il surpasse tous ses professeurs en unissant sensibilité musicale et virtuosité transcendante dans un même élan vital. « À un certain moment, j’étais suivi par une pianiste française. Je faisais exprès de commettre de fausses notes, mais elle ne réalisait même pas. Pendant des années, je n’ai pas eu la chance d’avoir de bons professeurs », se remémore-t-il. En 1948, il a 13 ans, il se prépare à monter pour la première fois sur scène, où il joue, à Tripoli, avec Sona Donabédian au second piano, le concerto en la mineur op.16 d’Edvard Grieg. À 17 ans, Goraieb voyage à Paris pour rejoindre le Conservatoire national supérieur de musique, mais la malchance le poursuit même en France. Au lieu de se perfectionner auprès des grands pédagogues tels que Yvonne Lefébure et Jean Doyen, il tombe sur « un mauvais professeur », ce qui ne l’empêche pas de décrocher son diplôme en un temps record (un an), avec la mention « Très bien ». Ce n’est qu’à ce moment-là que « la chance finit par lui sourire » : il peaufine pendant quatre ans son talent sous l’égide de Germaine Mounier, l’une des plus grandes pianistes de son époque. Le virtuose du piano épanouit, par la suite, son interprétation de concertiste sous l’aile de Marguerite Long, une pianiste de renom à l’intelligence musicale instinctive et dont la technique pianistique attirait l’attention même des légendaires Rubinstein et Michelangeli, et une grande amie du compositeur français Maurice Ravel, qui lui a dédié son premier concerto en sol majeur. Bagage musical acquis, Goraieb est prêt à se lancer dans une carrière de grande envergure et à se frayer ainsi un chemin vers la notoriété.


(Pour mémoire : Quand le pianiste devient Pygmalion)


Sept bis consécutifs
« Marguerite Long me faisait jouer dans des concerts en solo ou avec un orchestre tel que l’Orchestre Lamoureux dans la salle Gaveau ou ailleurs. Elle voulait montrer que tous ses élèves sont des concertistes », dit-il avec enthousiasme. En 1957, Henri Goraieb participe au Festival de Baalbeck et joue le concerto de Schumann, accompagné par l’Orchestre de l’Académie Santa Cecilia de Rome. À l’issue de ce concert, l’éminent chef d’orchestre Charles Munch envoie un petit mot à Long : « Chère, chère amie. Je viens d’entendre un jeune pianiste libanais qui a admirablement joué Schumann. Son nom est Goraieb. Encore un qui joue si bien parce qu’il est un des vôtres. Avec toute ma profonde affection, votre Charles. » À 30 ans, il est invité à se produire en Union soviétique où il déploie un jeu flamboyant, et son nom est sur toutes les lèvres. À Moscou, il rencontre Oleg Ivanov, le professeur de Walid Hourani : « C’est un musicien comme rarement les Russes en avaient. J’ai appris, par la suite, qu’il a été nommé à Damas et comme je venais beaucoup au Liban, j’ai demandé à l’ambassade si je pouvais aller travailler avec lui. C’était un rêve, il remplissait mon vide. » Quelques années plus tard, il entreprend une deuxième tournée à Moscou, où le public réclame sept bis consécutifs! Depuis, les invitations n’ont cessé de pleuvoir : en Europe, en Inde, au Moyen-Orient, dont le Liban, où il a été engagé deux ans de suite au théâtre du Casino du Liban. Soliste au sein des plus prestigieux orchestres du monde (notamment l’Orchestre national de la radio française, l’Orchestre symphonique de Bucarest, de Monte-Carlo, de Radio Luxembourg avec l’incontournable Louis de Froment, l’Orchestre de chambre Jean-François Paillard, les Orchestres allemands de Potsdam et l’Orchestre de l’Académie Santa Cecilia), Goraieb a livré son âme dans plus de soixante concertos. Dans les années 80, le succès est à son apogée : son émission hebdomadaire Archives lyriques sur France Musique a suscité, pendant 18 ans d’affilée, un vif intérêt de la part des mélomanes français et européens.

C’est vers le début des années 2000 que la vie du pianiste commence à traverser des turbulences : victime d’un accident vasculaire cérébral, il s’est retrouvé hospitalisé avec une hémiplégie droite. Les médecins ne lui ont promis qu’une rémission partielle, mais sa détermination et son courage lui ont permis de franchir tous les obstacles pour atteindre, cinq ans plus tard, une rémission totale. C’est là qu’a commencé le long chemin de la reconquête de son art, au Liban comme en France. On retiendra surtout son interprétation du concerto en do majeur de Mozart, joué en novembre dernier, dans un concert organisé par les Jeunesses musicales du Liban, en l’église Saint-Joseph.

Henri Goraieb est l’exemple de l’artiste qui aurait vécu sa passion jusqu’à la dernière miette à tel point qu’il a été qualifié par le grand pianiste et compositeur polonais Milosz Magin d’« encyclopédie musicale vivante ». Ayant porté, pendant six décennies, haut et fort les couleurs du Liban à l’étranger, il n’a reçu, qu’en 1957, une seule et unique décoration de la part du président Camille Chamoun et du Premier ministre Sami el-Solh. Qu’attend le Liban pour rendre véritablement hommage à ses grands artistes – de leur vivant ?

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Paul-René Safa

Les concerts d'Henri Goraieb sont des moments de grâce inoubliables, son sens aigu de l'interprétation, son élégante maitrise et sa grande sensibilité touchent profondément tous ses publics. J'aurais souhaité savoir lancer une pétition addressée au Président de la République afin qu'un hommage national lui soit enfin rendu


M.E

Merci pour ce beau portrait d'un excellent musicien. On peut entendre de nombreux exemples de son art sur Youtube. Écoutez par exemple sa manière jamais dure même quand elle est ferme, toujours avec le piano et qui chante admirablement, dans l'Introduction et Allegro Appassionato de Schumann op.92

https://youtu.be/YrRQDAeQTjc

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