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Idées

Retrait américain de Syrie : vers un nouvel ordre régional ?

Commentaire


05/01/2019

La décision du président Donald Trump de retirer les forces américaines de la Syrie, le 19 décembre dernier, a, de manière prévisible, choqué la communauté de la politique étrangère à Washington et poussé, dès le lendemain, le secrétaire américain à la Défense à annoncer qu’il quitterait ses fonctions en février prochain. Dans sa lettre de démission, James Mattis a interpellé ainsi le président américain : « Mes points de vue sur le respect dû à nos alliés et sur la nécessité d’être lucide devant des acteurs néfastes et des concurrents stratégiques proviennent de quarante ans d’immersion dans ces problématiques. »

De fait, s’il a semblé vouloir temporiser en déclarant cette semaine que ce départ serait progressif et en refusant de communiquer tout calendrier pour ce retrait, les raisons jusque-là invoquées par le président pour justifier ce dernier demeurent déroutantes. Au début, il a annoncé qu’il l’avait fait parce que les États-Unis auraient « vaincu le groupe État islamique (EI) en Syrie, la seule raison pour laquelle j’étais là-bas pendant la présidence Trump ». Cependant, se souvenant apparemment soudainement que l’EI n’avait pas été vaincu, Trump crut bon d’ajouter deux autres considérations exprimant des intentions différentes. « Les États-Unis veulent-ils être le policier du Moyen-Orient, n’obtenant rien, mais offrant des vies précieuses et des milliards de dollars pour protéger d’autres personnes qui, dans presque tous les cas, n’apprécient pas ce que nous faisons ? Voulons-nous être là pour toujours ? Il est temps que les autres se battent enfin... » a-t-il ainsi tweeté le 20 décembre dernier. Et d’ajouter, dans un autre tweet publié le même jour : « La Russie, l’Iran, la Syrie et beaucoup d’autres ne sont pas heureux du départ des États-Unis, malgré ce que racontent les “Fake News” car ces pays vont devoir se battre sans nous contre l’EI et d’autres, qu’ils haïssent. Je construis ce qui sera l’armée la plus puissante du monde, et de loin. Si l’EI nous frappe, ils sont condamnés ! »


(Lire aussi : Ce que disent les propos de Trump sur sa politique anti-iranienne)


« Sale partie du monde »
Ainsi, l’EI a été vaincu, mais la Russie, l’Iran et la Syrie sont mécontents du fait qu’ils devront continuer à combattre le groupe par leurs propres moyens, ce qui suggère de facto que ce dernier n’a pas été vaincu… De plus, ce concentré d’incohérences a été livré par un président qui pianotait des messages sur son téléphone, tandis que ceux qui appliquaient la politique syrienne des États-Unis étaient en grande partie laissés dans l’obscurité et se démenaient pour tenter d’inverser la vapeur en pure perte… D’autant que, dans une sorte de note en bas de page à sa décision de la veille, Trump annonçait également, le 20 décembre, avoir ordonné le retrait d’un nombre « important » de militaires américains d’Afghanistan.

Comble de l’ironie, cette décision a même outré certains des plus ardents partisans américains de Trump, ceux-là mêmes qui avaient loué sa décision de mai dernier de se retirer de l’accord nucléaire avec l’Iran, en considérant qu’elle porterait justement atteinte à l’endiguement de ce pays. « Trump a maintenant vidé de son contenu le plan en 12 points du (secrétaire d’État Mike Pompeo) dans lequel (ce dernier) avait judicieusement inclus de nombreux points relatifs à la neutralisation et au recul de l’influence de l’Iran dans la région », a par exemple tweeté Mark Dubowitz, de la Fondation pour la défense des démocraties, qui avait collaboré avec cette administration dans la définition de sa stratégie vis-à-vis de Téhéran et n’a par ailleurs cessé d’encourager son soutien sans compromis à l’égard d’Israël. L’un des principaux griefs qu’entretient la droite politique américaine vis-à-vis de l’Iran repose notamment sur la menace que font peser les désirs d’expansion régionale de Téhéran sur l’ordre régional que Washington défend depuis des décennies au Moyen-Orient. Si ce constat est certainement indéniable, il est désormais tout aussi indéniable que Trump a fait plus que quiconque pour détruire cet ordre régional. Ce pour la simple raison qu’il ne se soucie absolument pas d’une région qu’il avait qualifiée, fin octobre dernier dans le cadre de l’affaire Khashoggi, de « sale partie du monde ».


(Lire aussi : Retrait américain de Syrie : Trump temporise)


Ressemblance avec Obama
C’est pourquoi on ne peut s’empêcher de ressentir une certaine satisfaction à regarder d’anciens encenseurs de Trump se déchaîner désormais contre ses dernières avancées en Syrie. Pendant plus de deux ans, ils avaient promu les positions régionales de Trump comme un parfait contre-pied à celles de Barack Obama, qui avait tenté de réviser radicalement le rôle de l’Amérique au Moyen-Orient. Cependant, ils réalisent aujourd’hui que, dans la région, Trump et Obama se ressemblent beaucoup plus qu’ils ne voudraient bien l’admettre. Certes, la vision qu’Obama avait de l’Iran et de l’attitude américaine à son égard est nettement différente de celle de Trump. Il reste que les deux hommes sont entrés en fonctions en considérant que le Moyen-Orient constituait une source de pertes insensées de ressources pour les États-Unis. Et que cette région offrant peu d’espoir pour l’avenir, ses États membres devaient par conséquent gérer leurs affaires eux-mêmes et ne plus compter sur le pouvoir américain pour résoudre leurs problèmes.

Lorsque Trump a renversé l’approche d’Obama en se retirant de l’accord nucléaire avec l’Iran et en renforçant ses alliés traditionnels, comme Israël et l’Arabie saoudite, les critiques d’Obama se sont exaltés : « Trump ne pouvait que bien faire… » Du moins jusqu’à la fin décembre, lorsque sa décision sur la Syrie a montré qu’il n’avait aucune intention d’aller au-delà d’une certaine limite dans son opposition aux Iraniens. Avec cette décision, Trump a peut-être fait un choix terrible. Pour autant, personne ne peut vraiment affirmer qu’il a agi par duperie : ses soutiens frustrés auraient dû savoir qu’il finirait par les décevoir, mais leur satisfaction vis-à-vis de son comportement à l’égard de Riyad et Tel-Aviv les a conduits à croire, à tort, qu’il épouserait indéfiniment leurs vues.


(Lire aussi : Macron s'entretient avec Poutine et appelle à préserver les Kurdes)



Vœu réalisable ?
Alors, où sommes-nous aujourd’hui ? Les États-Unis quittant bientôt la Syrie, Israël sera le seul adversaire régional efficace de l’Iran. Le Premier ministre israélien, Benjamin Netanyahu, a rapidement saisi cette réalité, déclarant dans la foulée de l’annonce de Trump : « Nous continuerons d’agir en Syrie pour empêcher les efforts de l’Iran de s’ancrer militairement contre nous. Nous ne réduisons pas nos efforts ; nous allons les augmenter. Je sais que nous le faisons avec tout le soutien et l’appui des États-Unis. »

Un nouvel ordre régional est donc en préparation, avec Israël d’un côté et l’Iran de l’autre. Et entre les deux, une Russie qui n’a cessé d’accumuler du pouvoir et continue de rassembler ses forces et atouts géopolitiques pour peser davantage dans la région. Dans ce contexte, il n’est pas étonnant que les Israéliens et les Saoudiens, comme les Turcs, les Kurdes syriens et même les Libanais, aient noué des liens avec Moscou, tous sentant que l’Amérique n’est désormais plus un partenaire fiable dans le jeu de pouvoir qui se dessine. De fait, le président russe Vladimir Poutine est aujourd’hui la référence des dirigeants de la région, même si la Russie demeure plus faible que les États-Unis. Car la conquête du pouvoir nécessite de se battre, et, à ce jeu, Poutine semble bien plus doué que l’impresario télévisé frivole qui gouverne l’Amérique.

Reste la question des pertes humaines que pourraient potentiellement y engendrer les suites du départ de Trump de la Syrie. Il est au demeurant possible que ses conséquences ne soient pas aussi sanglantes que prévu : confrontés à l’imminence de l’intervention turque dans le nord de la Syrie, les Kurdes syriens pourraient bien se tourner vers Damas et Moscou, et tenter de parvenir à un accord avec eux. Les Turcs ont bien accueilli le retrait américain et peuvent probablement vivre avec le retour des forces du régime dans le nord de la Syrie afin d’étouffer les aspirations politiques des Kurdes. De son côté, le président Bachar el-Assad va reprendre le contrôle de ses frontières, ce qui ne peut que profiter à l’Iran. Quant à l’éventuelle lutte israélo-iranienne qui se profile au sud de la Syrie sur les zones adjacentes aux hauteurs du Golan, elle renforcerait presque certainement le rôle central de la Russie dans la détermination du résultat.

Contrairement à ce que prétendent nombre de critiques de Trump, l’apocalypse n’est donc pas au rendez-vous… Nous sommes néanmoins sur le point de voir émerger un nouveau Moyen-Orient. Peut-être que Trump sera un jour félicité dans son pays pour avoir réalisé que la région ne valait pas la peine de tant d’efforts, mais en attendant, les États-Unis devront accepter le fait qu’ils créent une situation beaucoup plus volatile que celle dont Trump a hérité. Une situation qui rimerait avec de nouvelles mutations et conflits, lesquels pourraient à leur tour ramener les États-Unis à intervenir militairement dans la région. Comme Obama l’a appris, souhaiter quitter le Moyen-Orient ne signifie pas que ce vœu est réalisable.

Ce texte est la traduction d’un article publié en anglais et en arabe sur le site de Diwan.

Par Michael Young

Rédacteur en chef de Diwan, le blog du Carnegie Middle East Center. Dernier ouvrage : « The Ghosts of Martyrs Square : An Eyewitness Account of Lebanon’s Life Struggle  » (Simon & Schuster, 2010, non traduit).


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Chammas frederico

Les moyen orientaux, arabophone musulmans (sauf quelques libanais) ...n'aiment pas les USA...même quand ils demandent son aide dans les conflits

Les USA n'aiment le Moyen Orient qui ne leur a apporté que des déboires.. ( A de rares exceptions près )

Les USA ne sont plus en capacité militaire d'exercer la fonction de "gendarme du monde" Et ils en sont conscients...Alors ils sont "condamnés" a utiliser quasi exclusivement le "Soft Power" dont ils disposent

Les USA font face à de nouveautés "géants" militaires et sont en passe (certains l'avouent sans pudeur) de "perdre la main"... Des militaires de haut rang sonnent l'alarme: "nous ne gagnerions pas aujourd'hui une grande guerre mondiale"

Sans que cela puisse "excuser une attitude erratique" cela aide à comprendre ce qui se passe aujourd'hui...
Portons la compétition sur le terrain économique pense (et même dit Mr Trump) c'est la que nous demeurons forts et sommes en mesure de nous faire respecter

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

TRUMP : GAFFE... OU... HABILETE ? L,AVENIR NOUS LE DIRA.

ACQUIS À QUI

Y a rien à dire Mikaël Young est un expert dans les affaires du M.O

Il dit les choses comme elles sont et non comme le voyaient un certain temps certains nombre libanais qui annonçaient avec fracas aussi bien " l'afghanisation" de la Russie que le " sauvetage" de cette région par cet " impressario " américain.

À grand coup de rires et très fort, selon leurs dires.

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