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Culture

« Beit el-Baher » de Roy Dib, un huis clos déconcertant

Interview

Né en 1983, Roy Dib est un artiste et cinéaste libanais qui vit et travaille à Beyrouth. « The Beach House » (« Beit el-Baher ») est son premier long-métrage de fiction.


Dany MALLAT | OLJ
13/12/2018

Coécrit avec Raafat Majzoub, The Beach House réunit un quatuor formé de Layla (Nesrine Khodr) et sa sœur Raya (Sandy Chamoun) qui invitent deux de leurs anciens amis d’université, Rawad (Julian Farhat) et Youssef (Rodrigue Sleiman), à venir passer la soirée et assister à leur miniconcert.

Bien que le film soit en grande partie basé sur la conversation, il en ressort une ambiance fortement inconfortable. Les sujets gravitent autour d’expériences personnelles, de relations avortées et de convictions idéologiques. La vérité est souvent dissimulée, embellie, enrobée d’euphémismes mais entrecoupée de belles performances musicales et de plans particulièrement réussis sur la mer.

Un peu comme dans la chanson de Maxime Le Forestier, « c’est une maison bleue adossée à la colline, on y vient à pied, on ne frappe pas… On se retrouve ensemble… Et l’on vient s’asseoir autour du repas… » l’intrigue de Beit el-Bahr se passe en huis clos dans une maison familiale. Sauf que la maison de Roy Dib surplombe la mer et que le claquement des vagues, aussi déchaînées que les rapports des personnages entre eux, vient de temps en temps briser la violence du dialogue. Un repas, oui, mais surtout de la cocaïne, de l’alcool, de la débauche et franchement un peu de désœuvrement. Du sexe, de la provocation, une homosexualité refoulée, des femmes usées par le temps et par l’absence de rapports. Faut-il vraiment pour se pencher sur le problème de la douleur, du ressentiment, de la jalousie, le faire entre trois lignes de cocaïne, des dizaines de shots de tequila et quelques verres de bourbon ? Ne peut-on pas soulever une problématique sérieuse justement en toute (et avec) sobriété ? Sinon, où réside la véracité des propos et l’authenticité des aveux, baignés par des litres d’alcool et saupoudrés par des tonnes de substances chimiques ? Quatre questions au metteur en scène Roy Dib pour faire le point sur le sujet.


(Lire aussi : Pour Roy Dib, partir, c’est mourir deux fois)


Est-ce que vous pouvez nous dire deux mots sur la genèse du film ?
Écrire The Beach House était un processus spécial. Tout d’abord, avec Raafat Majzoub (le coscénariste), nous avons décidé de la situation initiale du film, adaptée d’une nouvelle non publiée, Le Sacrifice, de Ziad Bou-Akl, et nous avons écrit une biographie détaillée de chacun des quatre personnages. Après avoir présenté ce matériel aux quatre acteurs, nous avons lancé une série de longues et intensives sessions d’improvisation, où chaque fois nous donnions aux acteurs une situation spécifique et l’occasion d’improviser. Chaque session a été suivie par un retour sur le matériel proposé par les acteurs. Cette phase a duré un mois et demi. Pendant un autre mois et demi, et sur la base d’improvisations, nous avons écrit le scénario complet du film et le choix du lieu s’est concrétisé. Le tournage a eu lieu pendant 9 nuits, durant lesquelles nous avons tourné les scènes dans l’ordre chronologique du film. Nous sommes entrés dans les nuits de tournage sans découpages, et pour chaque scène, les décisions étaient prises directement.

The Beach House بيت البحر from Roy Dib on Vimeo.


Dans votre film, il est beaucoup question de drogue, de sexe, de mensonges et de libertinage. Vous ne trouvez pas que ces sujets ont été trop revisités et que l’on tombe encore une fois dans le cliché d’une génération désœuvrée. Quel était exactement votre apport supplémentaire par rapport à tout ce qui a été déjà dit ou fait ?

« Drogue, sexe, mensonges et libertinage », mais aussi de nombreux autres sujets : patriotisme, art, immigration, politique, guerre arabo-israélienne, amour, sexualité… sont autant de sujets traités au cinéma et sous toutes formes de médiums. Ils sont des éléments essentiels de notre quotidien. Je ne suis pas intéressé par la recherche de nouveaux sujets pour divertir le public, c’est le rôle de Walt Disney. The Beach House utilise tous ces sujets pour explorer le positionnement d’une jeune génération arabe contemporaine et a été construit pour amener le public à essayer de déceler le vrai du faux. Et dans cette marge entre la réalité et le mensonge, les clichés n’ont aucune valeur. The Beach House ne cherche pas à tirer des conclusions (sociales, politiques, intellectuelles). L’évolution de l’histoire et de ses quatre protagonistes au cours de cette nuit ouvre des espaces de réflexion. Rien n’est réel. Tout se termine et tout recommence.


(Lire aussi : Génération Orient III : #1 Roy Dib, réalisateur et artiste conceptuel, 35 ans)


Votre film a été présenté à Berlin, mais pas au Liban. Vous avez refusé de le projeter au cinéma el-Fouad. Pourquoi ? Et qu’est-ce qui vous a encouragé à le diffuser aujourd’hui sur Vimeo ?

Le film a été présenté à Berlin et dans d’autres villes du monde, mais ce qui est plus important pour moi, c’est qu’il a été présenté à Tunis, en Égypte et en Palestine et non au Liban. La réception du film par le public international, mais surtout par le public arabe, a été au-delà de mon attente. Je me souviens d’avoir apprécié les séances de questions-réponses que nous avons eues après chacune de nos trois projections à « JCC » Tunis, par un public très intéressé. Concernant la projection à Beyrouth au cinéma el-Fouad, c’était un programme d’« Ayyam Beyrouth » destiné à être projeté à l’Institut français, pour des films qui pourraient être en conflit avec la censure.

C’était un choix donné par le festival et, après une discussion avec l’équipe du festival, j’ai demandé que le film soit présenté au Metropolis Empire Sofil, car je ne voulais pas que la première se déroule sur un territoire français. Mais ça ne s’est pas fait.

Chaque histoire est triste à sa manière, une femme qui entretient une relation avec l’ex de sa sœur aînée, un homme qui n’avoue pas son homosexualité, une femme qui veut faire un enfant toute seule, encore un cliché… Êtes-vous dans la vie un être plutôt triste, qui se cherche ou qui n’arrive pas à se dégager du carcan de la société ?

C’est mon premier long-métrage, c’est vrai, mais j’ai déjà réalisé plusieurs installations et vidéos qui comprenaient des éléments autobiographiques comme Under a Rainbow et Les objets en miroir sont plus proches qu’ils ne paraissent. The Beach House traite des préoccupations d’une génération. Je pense que l’adjectif triste est une façon assez naïve de le définir. C’est un film sur quatre personnes appartenant à une génération arabe errant sur les ruines des idéologies, des causes et des vertus de ses prédécesseurs. Il oscille entre nonchalance intellectuelle et émotionnelle.

La dernière scène, face aux vagues de la Méditerranée, la pseudo-libération du « huis clos », dévoile la complexité de leurs sentiments dissimulés derrière des masques sociaux et à l’intérieur de la maison. Mais ils sont passés d’un huis clos à un autre. Et durant les discussions sur le rocher, au cours des quinze dernières minutes du film, les frontières entre la réalité et l’imagination demeurent désespérément floues.


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