Lors des élections du conseil de l’ordre des rédacteurs, jeudi. Photo Hassan Assal
De la longue journée et de la soirée électorales de jeudi au Forum de Beyrouth, il restera la triste image de ces nombreux journalistes vieillissants, pour la plupart d’entre eux au chômage, venus exercer leur droit de vote dans l’espoir de voir enfin une amélioration de la situation des rédacteurs de la presse écrite.
Les élections des douze membres du conseil de l’ordre des rédacteurs, qui se sont tenues jeudi de 9h à 17h et qui ont été suivies d’un dépouillement des bulletins qui s’est prolongé au-delà de minuit, ont été à l’image de la situation de ce corps professionnel qui traverse actuellement une crise sans précédent. Discrètes, sans gros moyens et avec un système de dépouillement archaïque. Mais l’élément nouveau, c’est la grande affluence des votants (un taux de participation de 88 %) qui montre que, pour la première fois depuis longtemps, les membres inscrits s’intéressent au scrutin, d’abord parce qu’ils ont senti qu’il y avait une véritable bataille démocratique, ensuite parce qu’en dépit des circonstances dramatiques, il y a désormais une attente de leur part à l’égard de cet ordre.
C’est en effet la première fois depuis longtemps que l’issue du scrutin n’était pas connue d’avance et qu’il y a eu un véritable suspense qui a duré jusqu’à 1 heure du matin.
Deux listes se sont donc affrontées, plus deux candidats indépendants. La première était conduite par Joseph Kosseifi, qui occupait le poste de secrétaire général de l’ordre au sein du conseil sortant, et la seconde présidée par le président sortant Élias Aoun. En principe, et comme dans tout ce qui se passe au Liban, il y avait aussi une dimension politique à la concurrence électorale, la liste Kosseifi bénéficiant de l’appui du mouvement Amal, du courant du Futur, du PSP de Walid Joumblatt et du parti Kataëb, et celle du président sortant ayant plus ou moins une tendance FL. Le Hezbollah, qui n’avait pas de candidat direct, s’était tenu à l’écart, laissant la liberté de choix à ses partisans. Quant au CPL, il n’est pas non plus intervenu directement, laissant aussi la liberté de choix à ses partisans. Mais curieusement, les résultats des élections ont montré que les votants affiliés ou sympathisants de courants déterminés n’ont pas suivi les instructions qui leur ont été données par leurs partis respectifs. La grande caractéristique de ce scrutin est justement le panachage à outrance qui s’y est déroulé. Rares en effet sont les listes qui ont été déposées telles quelles dans l’urne, et c’est d’ailleurs ce panachage massif qui a retardé le dépouillement.
(Lire aussi : Ordre des rédacteurs : la liste de "L'unité syndicale" remporte l'élection du conseil)
Une première
Au final, neuf membres de la liste Kosseifi ont été élus (Joseph Kosseifi, Nafez Kawas, Georges Chahine, Khalil Fleyhane, Scarlett Haddad, Youmna Chacar Ghorayeb, Georges Bkassini, Wassef Awada et Ali Youssef) et trois de la liste Aoun (Élias Aoun, André Kassas et Habib Chlouk). Ce résultat est donc une première dans les élections de l’ordre des rédacteurs, tout comme le fait qu’il y ait au final neuf chrétiens élus et trois musulmans, alors que traditionnellement, dans les ententes qui se faisaient avant le scrutin, il y avait toujours six membres chrétiens et six membres musulmans, avec un président chrétien. Il s’agissait d’une coutume, car rien dans la loi ou dans le règlement interne n’exige cela. Mais comme les élections étaient de façade, la coutume était respectée.
Cette fois, donc, il y a eu une vraie bataille démocratique qui a essentiellement opposé des candidats chrétiens, et c’est pourquoi ce sont eux qui ont obtenu le plus grand nombre de voix au détriment des autres candidats.
La question qui se pose aujourd’hui est la suivante : la composition du nouveau conseil de l’ordre va-t-elle poser un problème ?
Selon l’avocat de l’ordre, la parité n’est pas exigée par la loi. Il s’agit d’une entente à l’amiable. Mais si l’un des membres décide de démissionner, il faudra procéder à une élection partielle qui pourrait aboutir à l’élection d’un autre candidat qui rééquilibrerait plus ou moins la composition actuelle. Or, hier matin, André Kassas a annoncé qu’il comptait présenter sa démission et donner sa place à un colistier musulman, Daoud Rammal. En réalité, toujours selon l’avocat, dans le cas d’une démission, on ne peut pas transférer les voix obtenues à un autre candidat. Il faut donc procéder à une nouvelle élection partielle pour combler le vide laissé par le démissionnaire. Pour l’instant, dans une démarche jugée très digne, André Kassas a publié un communiqué dans lequel il a annoncé son intention de présenter sa démission parce que « les résultats des élections ne sont pas compatibles avec (sa) foi dans le Liban uni, basé sur le consensualisme et le respect des équilibres ». Si cette démission était officialisée, le conseil de l’ordre devrait alors organiser une élection partielle.
De son côté, le candidat Daoud Rammal, en faveur duquel M. Kassas a annoncé sa volonté de démissionner, a publié un communiqué dans lequel il a remercié ce dernier pour sa « noble » démarche. Mais en même temps, il lui a demandé de ne pas la concrétiser, car « sa présence, avec les autres membres de la liste qui ont été élus, au sein du conseil de l’ordre est plus utile que sa démission », a-t-il dit, ajoutant qu’il compte sur eux « pour préserver ce qu’il reste de cet ordre bafoué par ceux qui n’ont rien à voir avec le métier de journaliste ». Dans ce communiqué, M. Rammal a déclaré que « le consensualisme ne s’exprime pas dans l’allégeance confessionnelle, mais dans l’allégeance à la patrie. Celle-ci se concrétise par un comportement citoyen qui vise à aboutir à un État civil ».
Par ailleurs, le chef de la liste qui a obtenu la majorité, Joseph Kosseifi (qui a lui-même obtenu le plus grand nombre de voix), a reçu hier les vœux de nombreux responsables politiques, en particulier ceux du chef de l’État, Michel Aoun, qui l’a contacté par téléphone. Le président a félicité les rédacteurs pour ce scrutin démocratique, tout en souhaitant bonne chance à la nouvelle équipe, sachant que la presse écrite traverse actuellement une crise grave.
Le nouveau conseil de l’ordre devrait tenir une première réunion mardi, d’abord pour élire son président, ainsi que les membres du bureau exécutif, ensuite pour suivre les développements de la démission annoncée. Ce qui est sûr, c’est que les élections de jeudi ont envoyé clairement un appel au secours de la part des rédacteurs inquiets à tous ceux qui pourraient et devraient les aider.
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15 h 36, le 09 décembre 2018