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Les musées, un antidote à la virtualité ?

Entretien

Jean-François Chougnet, président du Musée des civilisations de l’Europe et de la Méditerranée (Mucem) à Marseille, donne aujourd’hui une conférence à l’USJ*. Invité par le master en critique d’art et de curatoriat, il parlera du monde muséal, un sujet passionnant que ce professionnel décortique pour « L’Orient Le Jour ».

29/11/2018
Qu’est-ce qu’un musée ? Comment le définiriez-vous et quel est son rôle dans la société ?

C’est une question compliquée car il y a eu différentes perceptions du musée selon les époques. Après la Seconde Guerre mondiale, on était encore dans une vision classique : le travail du musée était alors d’être une institution dont la mission était exclusivement de conserver et montrer au public des collections. C’était la collection qui définissait le musée. Aujourd’hui, l’idée de collection a été remplacée par celle d’objectif sociétal : on continue à conserver et à valoriser des documents, mais la collection devient un outil au développement de la société. C’est une logique de service de la communauté. Au moment de l’émergence des musées vers la fin du XVIIIe siècle en Europe, le rôle premier du musée était un outil d’éducation. C’est évidemment toujours le cas. Le deuxième serait politique, celui de former des citoyens, tandis que le troisième rôle serait à trouver dans l’aspect du plaisir, de la délectation, du divertissement.


Vers quoi évolue le musée aujourd’hui ?

D’abord, il ne faut pas que le musée singe une télévision d’information en continu. Il faut qu’il continue à parler de la société, certes, mais ce que les gens viennent chercher dans un musée, c’est le temps long, c’est-à-dire des références, de l’histoire. Je veux continuer à penser que le musée est aussi un lieu dans lequel il y a une confrontation à l’original, à l’authentique, au réel. Aujourd’hui, le virtuel a pris une place énorme : la confrontation à l’objet serait un antidote à la virtualité. Le retour à l’original est un fait de société réactionnel face à la diffusion numérisée des œuvres d’art.


Dans la brochure présentant la conférence, est cité William Rubin, ancien directeur du MOMA, qui aurait dit en 1974 que le concept du musée « n’est pas extensible à l’infini ». Que voulait-il dire ?

J’aime bien cette citation parce que, justement, on a fait l’inverse : on a étendu le concept du musée à l’infini. On dit que dans les 25 dernières années, le nombre de mètres carrés des musées dans le monde a été multiplié par 25. Ne serait-ce qu’en Chine, plus d’un musée par mois aurait été ouvert depuis 2013. Il y a une véritable expansion des musées dans tous les pays. Rubin, lui, croyait que les musées tels qu’ils étaient conçus ne seraient pas capables d’absorber les nouvelles formes d’art. Il faut dire que c’est à son époque qu’entraient en scène les installations, les performances, les happenings, etc., et il ne croyait pas que les musées seraient en mesure de s’adapter. L’avenir a montré qu’il s’était trompé. Mais d’un autre côté, peut-être est-ce aussi à cette époque-là que le musée est sorti de sa dimension classique : le musée d’aujourd’hui est complètement différent de celui dont parlait Rubin.


Le monde du musée se porte donc bien. Pourtant, dans la conférence de ce soir, vous parlerez de quatre crises différentes : politique, spatiale, financière et crise de continu…

Le musée va bien, oui, c’est une vieille dame de plus de deux cents ans tout à fait respectable pour avoir survécu à beaucoup de mutations, mais c’est une institution qui est malgré tout aujourd’hui dans une forme de crise. Une crise dans le sens positif du terme parce qu’on lui demande beaucoup de choses. À Marseille par exemple, on demande au Mucem d’être à la fois un lieu d’éducation, de tourisme et de culture, avec en parallèle des questions financières non négligeables qui peuvent constituer un risque. On a aussi des augmentations de contenu qui mettent beaucoup de pression sur les épaules des directeurs de musée. La production artistique n’a jamais été aussi volumineuse : où entreposer toutes ces œuvres et lesquelles exposer ? Le Louvre montre à peu près la moitié de sa collection, le Centre Pompidou montre moins de 10 % de ce qu’il possède... Il y a de plus en plus d’artistes aujourd’hui dans nos sociétés mondialisées, ce qui fait que l’art n’est plus réservé à quelques pays dominants, c’est beaucoup plus atomisé, et il est difficile de s’y retrouver sans l’informatisation. Le directeur du musée Pompidou, par exemple, découvre tous les jours des éléments de sa propre collection, et au Mucem, on a un million d’objets, on y organise 200 événements par an. Le musée est une très vieille institution, un peu poussiéreuse, mais qui est soumise à des chocs de modernité, c’est une institution qui se redéfinit en permanence. C’est une gigantesque banque de données, contrairement à l’époque où on exposait sur les murs quelques objets qu’on avait à montrer. Et puis, il y a énormément de nouveaux métiers, de nouvelles formations universitaires, comme la médiation culturelle, les métiers d’édition, de politique culturelle, en plus de l’organisation de conférences, de débats.


Les nouvelles technologies et les musées s’entendent-ils bien ?

Figurez-vous qu’ils s’entendent bien, oui. La réalité augmentée par exemple commence à se répandre un petit peu partout dans les musées, notamment aux États-Unis et en Europe. Cette année par exemple, les Italiens ont proposé à Pompéi des lunettes de réalité virtuelle permettant de reconstituer l’époque à même le site. Ce n’est pas de la science-fiction de penser que la réalité augmentée va être utilisée dans l’univers muséal. Même sur certains catalogues d’exposition de musée, on peut aujourd’hui télécharger des logiciels et avoir des images 3D. L’imagination est sans limite, et les musées n’ont pas été en retard sur les nouvelles technologies. Quand on a des centaines de milliers d’objets, l’informatique devient vite indispensable. À partir du moment où les collections augmentent beaucoup, il faut des logiciels.


Quel est votre musée préféré ?

J’avais 20 ans quand le Centre Pompidou a ouvert. Puis j’y ai travaillé quelque temps. Il a représenté pour moi une profonde utopie, presque un modèle à suivre. Après, il y en a beaucoup, je pense notamment au musée Kolumba à Cologne, en Allemagne, ouvert il y a cinq ou six ans, construit par l’architecte Peter Zumthor. Pour moi, c’est un musée qui a presque atteint la perfection : aucune salle n’est la même, tout l’environnement architectural est pensé en fonction des objets. Il y a un couplage parfait avec l’espace. C’est quelque chose que je trouve très rare.

*La conférence sera donnée aujourd'hui à 18h au campus des sciences humaines, rue de Damas (salle polyvalente, bâtiment C)


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