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Nos lecteurs ont la parole - Par Hassan Sinno

« Quel dommage ! » 75 ans d’indépendance et nous pensions être uniquement difficiles à gouverner. Mais est-ce la vérité ?

Ces deux mots sont ceux qui me viennent spontanément à l’esprit alors que je marche vers mon hôtel en plein centre de cette ville, même si cette nuit-là, ce calme paisible, ces arbres géants et cette verdure omniprésente me donnent presque l’impression de me balader en pleine forêt vierge.

Ces deux mots, mon ami Gilles, venu de Bruxelles passer quelques jours à Beyrouth début septembre, les a prononcés avec tristesse au moment où il partait. Ils étaient plus d’une soixantaine de chefs d’entreprise et leurs épouses / époux venus des quatre coins d’Europe pour participer à une visite exceptionnelle – leur première pour la plupart – de Beyrouth. Beyrouth telle que nous la voyons et la vivons et non pas telle qu’elle est promise aux touristes. Je pourrais écrire des pages sur leur visite, car d’après leurs propres termes, ils ont « découvert un Liban qui ressemble à tous ceux qui aiment la vie, peu importe d’où ils viennent ».

Alors, dans quelle ville du globe pouvais-je bien être, pour qu’en dépit de la beauté qui m’entoure, je n’aie pu m’empêcher de penser à Beyrouth ? J’étais arrivé quelques jours plus tôt pour des rendez-vous professionnels dans un des derniers pays où mon passeport libanais me permet de séjourner sans visa. Un pays à la diversité ethnique et religieuse aussi riche que celle de notre pays : parmi les différentes communautés, trois représentent chacune environ 25 % de la population totale. Le quart restant est réparti entre diverses religions monothéistes ou polythéistes et les athées. Sans vouloir faire durer le suspense plus longtemps car ce n’est pas le but de ce papier – ce pays est la Malaisie. Eh oui, un pays peut constituer une mosaïque religieuse fournie, avoir une majorité religieuse pratiquante (en l’occurrence ici musulmane) tout en étant ouvert à tous et où l’appartenance communautaire de chacun n’est pas source de conflit et encore moins intrinsèquement liée aux aléas du quotidien.

Mon but n’est pas de vanter ce beau pays qu’est la Malaisie, mais de pousser un cri de désespoir qui est devenu de plus en plus commun au sein du nôtre : arrêtons – ou plutôt arrêtez vos calculs mesquins et inspirez-vous de ce que d’autres ont réussi. La beauté du Liban – ce qu’il en reste – et qui nous a permis de le décrire comme cette fameuse Suisse de l’Orient n’est pas due à vos prouesses. Nous avons été dotés d’un pays magnifique et nous le détruisons. L’Ouest ou l’Est que vous adorez avec un A majuscule est certes à copier dans certains domaines, mais ne mettons pas la charrue avant les bœufs. Avant de courir un marathon, ne faut-il pas d’abord apprendre à marcher ? Regardons à l’est de cet Est qui nous fait tant de vaines promesses, et apprenons de ces pays, plus modestes et qui nous ressemblent un peu aussi, ce qu’ils ont fait pour devenir une nation – une vraie. Et ne cherchons pas les différences dans cette comparaison, car il y en aura toujours pour les défaitistes.

Mon voyage m’emmenant dans plusieurs pays de l’Asie du Sud-Est, j’ai eu l’occasion de discuter avec le président de la Chambre de commerce thaïlandaise – un homme éduqué, humble, détaché de la politique et qui semble n’avoir qu’un but, aider les entreprises thaïlandaises à réussir. En évoquant avec lui ce que je venais de voir plus tôt en Malaisie, il me répondit : « La chance que la Malaisie possède par rapport à notre pays, c’est qu’il y a plus de 50 ans, c’était un protectorat européen et ils en ont conservé les bases solides. Des bases sur lesquelles ils ont bâti une économie agile et forte, avec une population éduquée qui a permis au pays d’investir dans le domaine banquier et les industries à forte valeur ajoutée par exemple. Il a aussi su s’adapter aux changements que nos jours requièrent dans le domaine agricole et touristique. Lorsqu’ils ont eu la chance de découvrir le pétrole, ils étaient aptes à en faire une richesse nationale. »

J’écoutais ses mots et j’étais partagé entre espoir et désolation. Oui, l’espoir, car tant que mon cœur battra, je garderai cette foi de lendemains meilleurs pour notre pays, d’un jour où ceux qui décident de notre sort prendront exemple des succès d’autres pays qui n’ont pourtant pas eu une meilleure donne que la nôtre – et parfois ont connu pire – mais ont cru en leur terre et en ont fait une nation qui joue aujourd’hui dans la cour des grands. La Malaisie d’aujourd’hui attire une immigration diverse et ne force pas ses citoyens à l’émigration. C’est un pays qui invente dans son budget de 2019 le concept de financement du logement par le « peer-to-peer » (P2P – un modèle intéressant) pour ceux qui achètent leur premier appartement et non pas un pays corrompu jusqu’à la moelle qui court vers le surendettement tout en arrêtant les prêts au logement. C’est un pays qui pousse ses citoyens vers un niveau d’éducation élevé, qui leur offre des soins hospitaliers à la hauteur, qui unit un peuple aux communautés diverses pour en faire une nation et non pas, suivez mon regard, qui exacerbe le féodalisme dans l’intérêt de quelques-uns au détriment du bien-être commun. C’est un pays qui n’a demandé ni aux Chinois, ni aux Indiens, ni aux autorités religieuses de quelque autre pays la tutelle, et qui aujourd’hui les regarde tout droit dans les yeux et défend sa vraie indépendance.

Et vous voulez maintenant la cerise sur le gâteau ? J’ai bien sûr gardé « la chute » pour la fin : le peuple malaisien, dans sa majorité, n’était pas satisfait de la manière dont le pays était dirigé plus récemment. Il a donc fait ce que tout peuple qui se respecte et veut le bien de sa nation fait : en mai 2018, Malaisiennes et Malaisiens ont voté le changement et ont donné l’opportunité à un nouveau parti de prendre en main la conduite des affaires de l’État. Le tout sans violences, sans prédire l’enfer en cas de changement profond. Ceux à qui j’ai eu l’occasion de parler durant mon séjour se montrent optimistes quant au plan de développement pour les 10 prochaines années que le nouveau gouvernement a proposé et rêvent de lendemains encore plus prospères.

Quel contraste ! Nous n’avons donc rien appris en 75 ans d’indépendance, bien au contraire. Ironie des dates, en ce même mois de mai 2018 nous avons reconduit les mêmes personnages à la tête du pays, les mêmes qui n’ont pas su utiliser nos richesses et nos capacités pour bâtir lentement mais sûrement les fondations nécessaires pour que notre pays se lève, les mêmes qui nous ramènent inlassablement à une structure tribale et se complaisent dans leurs petits arrangements. Quand allons-nous enfin faire barrage à ce diktat dont nous nous plaignons quotidiennement mais face auquel nous ne faisons (presque) rien ? Quand dirons-nous « halte » à ceux qui veulent rester ou devenir inféodés à leurs sectes à l’heure où des pays au passé aussi tumultueux que le nôtre réfléchissent désormais en termes de nation et non pas de communauté ? Quand ferons-nous en sorte que tous les « Gilles » du monde en visite au Liban ne nous regardent pas et nous disent « Quel dommage ! ».

Ces deux mots sont ceux qui me viennent spontanément à l’esprit alors que je marche vers mon hôtel en plein centre de cette ville, même si cette nuit-là, ce calme paisible, ces arbres géants et cette verdure omniprésente me donnent presque l’impression de me balader en pleine forêt vierge.Ces deux mots, mon ami Gilles, venu de Bruxelles passer quelques jours à Beyrouth début septembre, les a prononcés avec tristesse au moment où il partait. Ils étaient plus d’une soixantaine de chefs d’entreprise et leurs épouses / époux venus des quatre coins d’Europe pour participer à une visite exceptionnelle – leur première pour la plupart – de Beyrouth. Beyrouth telle que nous la voyons et la vivons et non pas telle qu’elle est promise aux touristes. Je pourrais écrire des pages sur leur visite, car d’après leurs...
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