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Idées

Citoyens libanais, reprenons vraiment notre indépendance!

Point de vue
Pierre ISSA | OLJ
22/11/2018

1920 et 1943, deux étapes constitutives du Liban moderne. La première en définit les limites géographiques et l’identité des peuples qui le constitueraient. La seconde, le mode de fonctionnement de leur gouvernement. Si la première était, pour les forces victorieuses de l’Empire ottoman, l’aboutissement d’un partage cynique de leurs zones d’influence, elle n’était pas moins la reconnaissance d’une nation dont les premières prémices remontent à Fakhreddine II (1572-1635). Quant au pacte de 1943, il instaura un partage du pouvoir selon un équilibre confessionnel. Une coutume non écrite, censée tempérer une constitution laïque sentie comme prématurée, mais dont la vocation était d’être temporaire. Elle permet pourtant, depuis 75 ans, à la classe politique d’empêcher l’émergence d’un citoyen libanais.

En effet, dans un État démocratique, le citoyen vote, paye ses impôts et respecte le bien public. Par son vote, il choisit et sanctionne le pouvoir ; via l’impôt, il participe à la redistribution de la richesse, et permet le développement des infrastructures et équipements à usage commun. Or s’il s’abstient de voter, il permet à une minorité de renouveler le mandat d’une classe politique cause de son mécontentement. Alors que même un bulletin blanc contribue à relativiser la légitimité dont ne manquent pas de se prévaloir les élus, fussent-ils incapables. En ne payant pas ses impôts, il s’ôte le droit de réclamer des comptes sur l’utilisation de l’argent public. En ne respectant pas le bien public, il ne peut exiger qu’il soit de qualité.


Partis-confession

Cependant, si cette posture s’est perpétuée depuis l’indépendance, la responsabilité n’en incombe pas tant aux citoyens qu'à la classe politique qui les y a menés. Elle forme un club aussi ancien que le Liban, aujourd’hui formé de six membres : les grands partis-confession. Or, quels que soient leurs différents – historiques ou actuels – sur la politique étrangère, ils ont notamment pour dénominateur commun une certaine propension à chercher un référant hors des frontières. Et cette propension perpétue le sentiment des Libanais d’être toujours sous occupation, ce qui nécessairement induit le recul de leur sens civique, notamment du point de vue du paiement des impôts ou du respect du bien public : il est compréhensif qu’on se soustraie à un tribut et que l’on néglige un bien public qui ne vous appartient pas.

Reprendre la construction du citoyen là où elle s’est arrêtée implique donc avant tout de sortir de la logique imposée par ces partis-confessions, qui sont une monnaie à une seule face, complices sans masque dans leurs façons de gérer l’État. Ils ont la haute main sur les textes légaux qu’ils façonnent et appliquent au gré de leurs intérêts sectaires. Disposent sans aucun contrôle de l’utilisation de l’argent public, qu’ils allouent sans vergogne aux postes de dépenses leur assurant un retour autant financier que clientéliste. Ils se partagent les nominations au sein de l’administration – où la corruption règne en maître –, sur le seul critère de la fidélité servile et non pas de la compétence. La loi devient élastique, le droit absent, les Libanais sont devenus les obligés de politiciens qui devraient être, normalement, leurs serviteurs. Pour couvrir leurs turpitudes, ils utilisent une recette vieille comme le monde. Chaque parti-confession, dans son discours, alimente la peur de « l’autre ». Il érige comme constante les différents qui ont parfois amené les Libanais à s’opposer les uns aux autres, faisant l’impasse sur la réalité du partage de valeurs, d’une destinée et d’un héritage communs. Sur la réalité d’une cohabitation séculaire et sans heurts d’un peuple, certes différencié par ses référents religieux, mais si semblable dans son quotidien.La sévère crise économique que le Liban subit, le recul du pouvoir d’achat, la déliquescence des services publics ont deux effets contradictoires. D’un côté, les Libanais sont de plus en plus conscients de la situation catastrophique dans laquelle les ont mis leurs dirigeants. De l'autre, ces derniers les ont rendus otages de leur bon vouloir pour obtenir l’oxygène nécessaire à la survie. Plus simplement dit : la majorité d’entre eux ne vote plus par conviction, mais parce que le bulletin dans l’urne permet de soigner un enfant ou de trouver un emploi.


Briser le cercle vicieux

Briser ce cercle vicieux est-il une utopie ? Non. Les Libanais ont, à chaque moment tragique de leur histoire, refusé l’irrémédiable. Que l’ennemi soit extérieur ou intérieur, par leurs capacités intellectuelles, techniques, financières et cet attachement indéfectible à la liberté, au droit de se révolter, à l’amour de la vie, ils n’ont jamais sombré dans le défaitisme. Depuis 2005, ils ont souvent manifesté cette volonté de changement, mais sans succès notable. Ce n’est pas la volonté et les soutiens qui leur ont manqué, mais la façon de s’organiser. La société civile a confondu son rôle social avec l’activisme politique. Partie en rangs dispersés, sans stratégie claire, engagée sans s’être assurée des moyens de la survie de son action, elle s’est heurtée à la force et au machiavélisme du système. Entrée trop tard dans l’arène, elle n’a pas su réveiller le citoyen qui dort dans chaque Libanais.

D’où la nécessité aujourd’hui d’un parti-citoyen, structuré et démocratique. À l’écoute des Libanais, car ce sont eux qui détiennent la solution et la capacité de l’imposer. D’un parti qui serait à l’image et au service de l’édification d’un véritable État-citoyen. Ce, par son programme ; son comportement ; son code de conduite ; le choix de ses dirigeants ; la qualification de ses partisans ; et la persévérance de son engagement loin des effets de manches ponctuels sur des monticules de déchets ou autres rivières polluées. Un parti qui ferait appel aux citoyens pour qu’ils s’engagent exercera une pression permanente sur les pouvoirs publics afin d’infléchir leurs comportements et mettra graduellement les partis-confession au pied du mur de leur faillite. Un parti qui traitera de l’urgence avec des citoyens prêts à se mobiliser contre une décision arbitraire et en même temps proposera un programme de gouvernement structuré et rationnel. Un parti qui voudra non seulement arriver au pouvoir, sans pour autant adhérer au club précité, mais aussi se donner les moyens de l’exercer pleinement. Un parti qui rappellera aux Libanais qu’ils ne sont pas des tribus, mais des citoyens, que leur foi n’est pas un obstacle à des valeurs citoyennes universelles communes.Car c’est également de cela qu’il s’agit : la mondialisation n’est pas seulement économique, mais aussi politique. Face aux défis technologiques et à l’effacement des frontières par le flux des informations, il y a ceux qui se laissent tenter par le repli identitaire et ceux qui comprennent que nous sommes des êtres humains responsables les uns des autres, partageant les mêmes valeurs de dignité humaine. Pour rejoindre la seconde catégorie, soyons citoyens. C’est parce que je suis convaincu que pour l’être, il suffit de le vouloir, que je crois encore en la possibilité pour un tel parti d’émerger et, in fine, de contribuer à redonner aux Libanais les moyens de reprendre leur indépendance, dans son acception la plus large.


Pierre Issa est cofondateur et ancien directeur général de l'association Arcenciel.

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Danielle Sara

Bien dit Pierre !
Mais pour un mouvement de renouveau , il faut un leader ! Je n'en voie aucun pour le moment

ACE-AN-NAS

" Reprenons " ???????

L'AVONS NOUS JAMAIS VRAIMENT OBTENU ?????
PAR CONSÉQUENT ON NE L'A JAMAIS PERDU .

COURBAN Antoine

"Société Civile" ou "Societas Civilis" en latin, traduit l'expression d'Aristote "Politiki Koinonia" ou "Communauté Politique" ou "Vivre-en-Commun dans un espace urbain/Polis".
Il serait dangereux de distinguer, au sein de la communauté politique, entre une "société civile" qui n'aurait pas pour but de partiticper à la conquête du pouvoir; et une société politique qui exerce le pouvoir. Une telle dichotomie de l'unique corps sociétal mène vers l'oligarchie, ou l'exprime.
C'est ce qu'on voit actuellement.
D'un côté on voit le "corporate power" et ses réseaux exercer le pouvoir. En face, des organismes non gouvernementaux et des associations qui sont supposés contrôler les premiers et pallier au manque de l'Etat et de ses instituions.
Tant les réseaux du Corporate Power que les ONG n'ont pas de représentativité démocratique dérivant d'un processus électoral citoyen.
C'est le citoyen qu'il faut ramener au coeur de la Cité car lui et lui seul est la pierre angulaire de tout le vivre-ensemble politiquement.

gaby sioufi

parlant de la "" Ste Civile "" , Entrée trop tard dans l’arène, elle n’a pas su réveiller le citoyen qui dort dans chaque Libanais. ""elle s’est heurtée à la force et au machiavélisme du système"" IL EST INJUSTE DE LUI "INTERDIRE" UN MEILLEUR AVENIR , apres tout faut bcp plus de temps qd meme pour reveiller le citoyen .
de la a prescrire ENCORE UN PARTI ? ENCORE UN ?
A QUOI SERVIRAIT IL SINON A ECHOUER ?
A QUOI SERVIRAIT IL TANT QUE LE LIBAN EST VU PAR SES CITOYENS EUX-MEMES SOUS D;ANGLES TT A FAIT DIVERGENTS?
LES UNS LIBAN ARABISANT, "PALESTINISANT", IRANISANT,GUERROYER A OUTRANCE ,
LES AUTRES LIBAN MODERNE, LIBAN MULTICULTUREL,LIBAN QUI VEUT METTRE tous les autres pays & leurs problemes BIEN APRES SES INTERETS PROPRES.

SURTOUT SURTOUT QUE CELA MEME EST UNE REPETITION DE NOTRE HISTOIRE , VECUE ET REVECUE DEPUIS LE TEMPS.

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

LA VRAIE INDEPENDANCE COMMENCE PAR L,INDEPENDANCE INTERNE... CHOSE QUI NE L,EST PAS ACTUELLEMENT !

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