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Culture

Karl Hadifé : « Le cinéaste est comme un pâtissier... »

Rencontre

Avec le prix Maskoon obtenu pour « Hollow Peak » dans la 3e édition du festival éponyme, le jeune réalisateur se voit sélectionné au Festival international du film fantastique Sitges (Catalogne). Il n’a que 21 ans, mais une maturité, un sourire et tout le talent pour convaincre et séduire.

Danny MALLAT | OLJ
15/11/2018

Dans ce siècle qui assiste impuissant au mal-être d’une jeunesse irritable et désœuvrée qui cultive une souffrance latente, la joie de vivre de Karl Hadifé renverse toutes les données, et son rire franc bouscule toutes les théories. Le jeune homme évolue au gré de ses désirs et de ses passions au sein d’une grande famille qui a toujours protégé les siens dans une totale liberté de choix. De son enfance heureuse et de son adolescence atypique, il a gardé tous les bonheurs, ceux que l’on décèle dans son regard quand il déroule son parcours.


Famille, je vous aime

C’est dans le village de Beit Chabab qu’il grandit, dans une atmosphère bucolique et paisible, loin de l’agitation urbaine. Scolarisé à l’IC (International College) de Aïn Aar, en autocar, à vélo, sur des patins à roulettes ou à pied – armé de son appareil photo –, les routes sinueuses et ombragées, les maisons traditionnelles, les vieux clochers et les habitants de ce petit village n’ont plus aucun secret pour lui. Le boucher du village qui aiguisait ses couteaux face à la bête saignante jouxtait le marchand de glaces qui rassasiait ses envies de petit garçon de 6 ans. Quant au verger du voisin où il chapardait avec sa bande de copains les fruits et les légumes pour les plaisirs d’un petit larcin innocent, il était son aire de jeu. Très jeune, l’absurdité de la vie l’inspire et le porte. «À l’école, j’étais le genre d’élève qu’aucune mère n’aurait voulu avoir. Rien ne m’intéressait. Je ne manquais jamais de respect à mes supérieurs, ce qui ne m’empêchait pas d’introduire des grenouilles dans leur gourde ou de les surprendre durant un cours par une facétie ou un gag qui me confinait pour le reste de la journée au fond de la salle d’études. J’étais farceur, mais je réfléchissais toujours avant d’agir. »

À 15 ans, Karl Hadifé lit Camus et Nietzsche, se passionne pour le cinéma fantastique de David Lynch, à qui il rend hommage dans le titre de son film, pour le génie de Kubrick ou pour l’univers onirique de Jeunet et Caro. L’aîné d’une fratrie de trois, il raconte amusé : « Mes deux frères brandissaient des bulletins exemplaires, alors que moi, j’étais réconforté par mon père à cause d’une mention à peine passable : “Vis ta vie, mais ne sois pas un cancre”. » Toutefois, la vie à Beit Chabab n’est pas qu’une histoire de village, c’est aussi celle d’une saga familiale, trois familles qui partagent le même grand lopin de terre divisé en plusieurs demeures. Pour le clan Hadifé, les traditions sont sacrées. Chaque lundi soir, le repas familial chez la grand-mère est incontournable, on y échange ses envies et ses rêves. En week-end, s’organisent des randonnées ou des programmes semblables à une sortie d’école : « Mes oncles et mes tantes sont mes meilleurs amis, mes cousins, cousines sont mes frères et sœurs, la famille passe avant tout, c’est ce qui nous reste quand rien ne va plus. »


Un imaginaire fabuleux

Chez lui, à la maison, on trébuchait souvent sur une caméra ou un projecteur. L’influence de ses deux parents, producteurs, opère en filigrane, mais il ne bénéficie jamais de leur intervention ou de leur expérience. « Tu dois te débrouiller tout seul », clamait son père. À l’âge de 12 ans, Karl Hadifé demande au père Noël sa première caméra numérique. Sa tribu est alors son plateau de tournage. Il distribue les rôles, joue au metteur en scène et filme tout ce qui le captive. On visionne ses films en famille, tout en espérant qu’il n’en fera pas son métier. « Lorsque j’ai annoncé à ma mère que c’était la voie que j’avais choisi de suivre, elle n’en était pas à son premier traumatisme. Avec moi, elle en avait vu de toutes les couleurs. » Mais chez les Hadifé, on respecte les choix, on soutient et on encourage. Il opte pour l’audiovisuel et avoue avoir été particulièrement marqué par un professeur : « Il a été une sorte de mentor pour moi. C’était un cours d’actualités. Hormis le fait qu’il fallait lire le journal tous les jours, il exigeait de nous une histoire autour d’un thème en 4 ou 5 pages. » Le jeune cinéaste en herbe choisit l’option de filmer plutôt que d’écrire. Son professeur un peu visionnaire le laisse faire, avec l’intuition qu’il ira loin. Il se voit proposer un poste pour l’aventure « Génération Orient », où il côtoie des artistes confirmés du haut de ses 17 ans. Il lui est alors de demandé de réaliser un petit clip les annonçant. Il est impressionné, mais embrasse cette fonction avec beaucoup de détermination et de ferveur. Infatigable, il filme également des clips publicitaires et devient assistant de production auprès de ses parents ou de grands réalisateurs.

« Je fais du cinéma pour m’amuser, dit-il, ce qui contredit la démarche d’un cinéaste dans un monde consumériste. » Mais comment cet imaginaire teinté d’humour noir s’est-il logé dans l’esprit de ce petit lutin facétieux ? « Hollow Peak raconte l’histoire d’une famille d’hôteliers en manque de clientèle et qui décide, à chaque passage de voiture dans la rue, de trouer les pneus par l’entremise d’un des enfants transformé en franc-tireur pour contraindre les passagers nocturnes à passer la nuit dans leur établissement. La suite est glauque, mais l’épouvante se laisse teinter de poésie. Il avoue à ce propos s’être inspiré des habitants du village et avoir puisé dans sa « bibliothèque mentale cinématographique ».

Pour lui, un film n’est pas un concept, ni un thème ni même un message ! C’est avant tout une histoire, mais aussi une image, une bande son impeccable et des acteurs performants. Comme un pâtissier qui réalise un gâteau, la recette ne suffit pas. Il faut les ingrédients, la puissance du four, le savoir-faire et un peu d’ornement. Son avenir, Karl Hadifé le voit dans la polyvalence et ne désire pas se cantonner à un seul genre, mais raconter des histoires avec la maîtrise et le savoir-faire des grands, ceux qu’il a admirés depuis tout petit et sur le chemin desquels il tente de se placer.


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