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Décryptage

Pourquoi Abdallah de Jordanie se rappelle au bon souvenir d’Israël

La décision du souverain hachémite de ne pas renouveler certaines annexes du traité de paix avec l’État hébreu lui permet, entre autres, de ménager son opinion publique, un savoir-faire hérité de feu son père.

Le roi Hussein de Jordanie (à droite) et le Premier ministre israélien Yitzhak Rabin se serrent la main, sous le regard de Bill Clinton, lors de la signature du traité de paix entre les deux pays, le 26 octobre 1994. Photo d’archives/AFP

Plutôt qu’une remise en question des accords de paix, c’est davantage un appel de phare adressé à Israël qu’a récemment effectué la monarchie hachémite. Le 21 octobre, Abdallah II a décidé de ne pas reconduire le bail alloué à des agriculteurs israéliens sur les zones de Baqoura-Naharayim et al-Ghamr-Zofar, sous souveraineté jordanienne. Ce dispositif était prévu pour une période de 25 ans renouvelable par deux annexes du traité de paix qui lie la Jordanie à l’État hébreu depuis 1994. Probablement une manière pour Amman d’attirer l’attention de Tel-Aviv qui traite avec beaucoup de détachement les inquiétudes du royaume concernant son rôle de gardien des lieux saints, ainsi qu’au sujet du plan de paix américain confectionné par deux proches de Donald Trump, Jason Greenblatt et Jared Kushner. Ces derniers auraient dernièrement remis sur la table l’« option jordanienne », c’est-à-dire l’intégration des Palestiniens au sein de la monarchie hachémite. C’était entre autres pour couper l’herbe sous le pied à cette idée venue de la droite israélienne que feu le roi Hussein avait désiré un traité en bonne et due forme, fixant des frontières reconnues mutuellement par les deux États. La Jordanie était, dès le départ, la partie la plus faible du contrat, mais avec l’arrivée au pouvoir de Donald Trump et l’aisance inédite d’Israël, le sentiment que Tel-Aviv prend les accords pour argent comptant, comme s’il s’agissait d’un « cadeau » fait à Amman, est devenu humiliant à ce point que 80 députés ont appelé Abdallah II à rendre au royaume l’usufruit de sa terre. Ce geste peut aussi être interprété comme une diversion sur une loi fiscale impopulaire, dont une version comparable avait déclenché un mouvement de protestation en juin dernier.

Comme l’autorise le traité, Amman a annoncé sa décision avec un préavis d’un an à Tel-Aviv. Le gouvernement israélien disposera de ce temps pour convaincre le royaume de faire marche arrière. Si l’impact est marginal en Israël, circonscrit à quelques familles d’agriculteurs, la position adoptée par le roi Abdallah vis-à-vis de son opinion publique semble désormais très contraignante. En effet, reviendrait-il sur sa décision dans douze mois, il donnerait le sentiment de s’être « couché » devant l’État hébreu. La fierté nationale serait sûrement beaucoup plus atteinte s’il reculait dès à présent que s’il avait laissé couler l’eau sous les ponts.

Le risque pris vis-à-vis de son opinion publique est important, mais pas autant que celui contracté autrefois par son père, lorsque celui-ci entama officiellement des négociations de paix. Durant les trois années séparant la première guerre du Golfe de la signature du traité de paix avec Israël le 26 octobre 1994, Hussein a probablement joué la partie la plus habile de son règne. Le royaume subissait l’opprobre de son allié américain à cause de sa « neutralité pro-irakienne » dans le conflit déclenché suite à l’annexion du Koweït par Bagdad. Les aides financières dont la Jordanie dépend à moyen terme étaient coupées et les marchés du Golfe verrouillés. Faire la paix avec l’État hébreu permettait à Amman de recouvrer sa réputation auprès de Washington, et de redresser le « destin historique » des hachémites dans la région.


(Pour mémoire : Amman veut reprendre des zones prêtées à Israël en vertu de l'accord de paix de 1994)


Coup double
Pour Hussein, la signature des accords d’Oslo tombait donc à point nommé. Amman était secrètement en contact avec des officieux israéliens depuis 1948. Mais alors que Amman entreprend officiellement des négociations bilatérales avec Tel-Aviv le 15 septembre 1993, le trône doit faire face à la tenue d’élections législatives dans moins de trente jours. Quatre ans plus tôt, le roi est parvenu à canaliser un mouvement de protestation contre la hausse des prix en levant la loi martiale de 1957, qui interdisait la création de partis politiques nationalistes, socialisants ou libéraux. La libéralisation a profité en premier lieu à la branche jordanienne des Frères musulmans, enregistrée depuis 1953 sous le régime d’« association charitable ». Ce statut ne les a pas empêchés de labourer le terrain politique. Ils sont en fait la seule organisation politisée qui ait été tolérée dans le pays pendant plusieurs dizaines d’années. C’est donc fort d’un électorat fidélisé au cours des quarante années précédentes que le Front islamique d’action (FIA) entame la campagne de 1993. Le FIA est le seul acteur structuré capable de mettre des bâtons dans les roues du projet de paix avec Israël, même si le front antinormalisation ne se résume pas au bloc islamiste.

La libéralisation politique s’intègre parfaitement à la stratégie de retour en grâce de Amman sur la scène internationale. Mais Hussein tient les rênes courtes. À quelques semaines du vote, dont il pressent que les islamistes vont le tourner en référendum pour ou contre la paix, il fait passer une loi électorale surprise. Le scrutin plurinominal, qui permettait aux Jordaniens de faire à la fois un vote tribal pour un candidat de la circonscription locale, et idéologique pour un programme politique national, est remplacé par un scrutin uninominal, qui a tendance à réaffirmer le premier type de vote. Au matin du 9 novembre 1993, les résultats sont conformes aux objectifs du régime. Le bloc islamiste perd la moitié de ses sièges et ce reflux se fait aux dépens des plus radicaux. Le traité de paix est ratifié sans encombre par la Chambre basse en novembre de l’année suivante.


(Pour mémoire : Des centaines de Casques blancs évacués via Israël vers la Jordanie)


Démobilisation
Hussein pouvait se féliciter. Grâce à son sens aigu de l’anticipation, il est parvenu à démobiliser l’opposition tout en tenant un scrutin. La Jordanie se présente sous un jour favorable à ses bailleurs de fonds : monarchie libérale, faiseuse de paix, à la fois modérée et respectueuse de la tradition. Dans les trois années qui suivent la signature du traité, les États-Unis effacent une dette de plus de 700 millions de dollars. Mais ce n’est qu’un sursis pour l’économie du royaume, dont le commun des sujets ne perçoit pas concrètement les dividendes de la paix. L’opinion jordanienne se partage grossièrement en trois camps. Ceux qui rejettent quoi qu’il arrive la reconnaissance, voire l’appellation « État d’Israël » ; ceux qui alignent leur opinion à l’égard d’Israël sur l’évolution du conflit israélo-palestinien ; et enfin les loyalistes qui approuvent la position du trône sur tous les dossiers.

En 1995, Georges Hawatmeh, le rédacteur en chef du quotidien al-Raï, estime que le premier et le dernier groupe forment chacun 20 % de la population jordanienne, tandis que la position intermédiaire est partagée par environ 60 % de l’opinion. L’attitude du trône à l’égard des 20 % de la ligne dure est complexe à décrypter. Les années 1990 sont celles du retour au pays des « Jordaniens afghans » partis faire le jihad contre les Soviétiques en Afghanistan, et qui comptent mettre en pratique ses enseignements dans leur pays natal. L’agitation islamiste, lorsqu’elle dénonce la « collaboration » de la monarchie avec l’ennemi, est peut-être perçue davantage comme une menace sur la stabilité intérieure du royaume que sur les relations de ce dernier avec Israël. Au début des années 2000 par exemple, sept activistes du mouvement antinormalisation sont arrêtés pour avoir publié une « liste noire » de 68 personnalités accusées de collaboration avec Israël. Cette liste n’était ni la première ni la dernière du genre. Mais elle visait très indirectement le pouvoir, car le nom d’un responsable politique jordanien ayant participé aux négociations de paix y figurait.

Du reste, Hussein, et à sa suite Abdallah, ont bien fait comprendre que nouer des liens personnels, professionnels ou académiques avec des Israéliens restait à la discrétion de chacun, les relations intergouvernementales s’élevant rarement au-dessus de la coopération sécuritaire et du partage de renseignements, le plus grand accomplissement du traité. Amman a d’autant plus intérêt à ce que l’opposition s’exprime dans le militantisme anti-israélien que sur des thèmes où le pouvoir est plus directement responsable, comme la corruption ou la vie chère. C’est un pari risqué que Abdallah effectue aujourd’hui. Mais en matière de ruse politique, le jeune roi peut se targuer d’avoir reçu un enseignement de qualité.



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Plutôt qu’une remise en question des accords de paix, c’est davantage un appel de phare adressé à Israël qu’a récemment effectué la monarchie hachémite. Le 21 octobre, Abdallah II a décidé de ne pas reconduire le bail alloué à des agriculteurs israéliens sur les zones de Baqoura-Naharayim et al-Ghamr-Zofar, sous souveraineté jordanienne. Ce dispositif était prévu pour une...

commentaires (1)

UNE PREUVE DE PLUS QU'ON NE PEUT PAS TRAITER HONNETEMENT AVEC DES USURPATEURS .

FRIK-A-FRAK

12 h 11, le 29 octobre 2018

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Commentaires (1)

  • UNE PREUVE DE PLUS QU'ON NE PEUT PAS TRAITER HONNETEMENT AVEC DES USURPATEURS .

    FRIK-A-FRAK

    12 h 11, le 29 octobre 2018