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Nos Lecteurs ont la Parole

Des souvenirs du bon vieux temps de l’époque de Raymond Eddé et Saëb Salam

Abdel Hamid EL-AHDAB
OLJ
08/09/2018

En ces temps sombres et maudits que vit le Liban, un ministre, disposant pourtant de ses pleines capacités mentales, a dit haut et fort que ce régime a accompli en deux ans ce qu’aucun président ou régime n’avait réalisé depuis l’indépendance. C’est là un modèle du niveau intellectuel des ministres de cette époque affligeante. Dieu bénisse Salah Stétié !

Nous ne pouvons guérir nos esprits malheureux qu’avec les souvenirs que nous avons de nos grands, de Fouad Chéhab, Raymond Eddé, Bachir Gemayel, Saëb Salam, Riad el-Solh, Hamid Frangié, Adel Osseirane, Philippe Takla, Charles Malek…

Les médecins conseillent aujourd’hui à leurs patients de ne pas lire les journaux mais de faire un retour aux faits et évènements d’antan. Les anciens journaux renferment des remèdes que vendent les librairies et non les pharmacies ! L’histoire qui a enfanté les grandes nations les a bâties avec des souvenirs devenus immortels, éternels. De Lincoln à Garibaldi et de Churchill à de Gaulle, Saad Zaghloul, Bismark et autres.

Nous, au Liban, vivons l’époque de Vichy, de Pétain ! Pire : l’époque de la corruption, des déchets envahissant les routes, des scandales liés à l’électricité, à l’eau, du refus de recevoir le secrétaire général de l’ONU… Est sorti en ce moment, en librairie, un livre du journaliste Chukri Nasrallah sous le titre de Souvenirs prématurés. Il s’agit en fait de souvenirs « sans terme » liés à Raymond Eddé et Saëb Salam. L’auteur n’était proche de Saëb Salam et Raymond Eddé qu’au niveau décelable dans son ouvrage. Il n’était ni un homme politique ni un homme d’affaires, mais un excellent journaliste ! Il existe des journalistes qui sont de grands intellectuels, tels que Ghassan Tuéni, d’autres encore plus connus sur le plan régional, tels que Saïd Freiha et Mohammad Hassanein Haykal qui était journaliste et homme de pouvoir. Ali et Moustapha Amine étaient parmi les plus brillants du monde. Il y avait également Ihsan Abdel Kouddous que Abdel Nasser avait surnommé le « journaliste de la couchette ». Chukri Nasrallah est le journaliste des relations publiques. Il est affable, amical. Son amitié est le plus souvent sujette à des accrocs, mais il détecte vite le mal (le mal de ces temps infects), non dans ce qu’il écrit, mais dans ce qu’il n’écrit point.

Chukri raconte beaucoup de demi-histoires. Il ne les achève pas. Il pose des questions, mais n’y répond pas !

Il a écrit beaucoup de pages sur la « nifa » (le plat « tête d’agneau ») et sur les Mémoires et souvenirs que lui confiait Saëb Beik pendant trois ans. Il faisait deux fois par semaine le voyage entre Paris et Genève pour travailler à leur saisie trois heures le matin et trois heures l’après-midi. J’ai personnellement vu ces Mémoires en trois volumes après leur rédaction.

Ces pages constituent des remèdes à nos temps pourris. Elles comportent des secrets, des actes d’héroïsme, des positions historiques prises par Saëb Salam en ces temps glorieux ! Mais où sont ces pages ?

Saëb Beik me disait : « Nous attendrons un peu avant leur publication. »

Il les a ensuite remises à « Tamam » (surnommé « l’émir Khaled Chéhab » en politique). Mais où sont donc ces Mémoires que Saëb a passé sa vie à dicter ? Et pourquoi ne sont-ils pas publiés pour agir comme un baume sur les blessures de ce temps affligeant ? Elles sont la propriété de l’histoire, et non de l’émir Khaled. Saëb Salam fait partie des hommes qui ont fait l’histoire du beau Liban avant que n’y pénètre la bande de Ali Baba. Mais où sont donc ces Mémoires ?

C’est là une question que se pose toute conscience citoyenne au Liban, avec insistance et dans l’attente d’une réponse que ne fournit pas Chukri Nasrallah dans son pavé Souvenirs prématurés.

Après ce qui précède, l’auteur se voit entraîné vers un but qu’il ne souhaitait pas aborder et qui est même contraire à son vouloir, celui de mettre le doigt sur la plaie ! Comment en est-on arrivé là après Fouad Chéhab, Raymond Eddé et Bachir Gemayel ! Il dit que Saëb Beik a sauvé les chrétiens de Beyrouth d’un massacre qui leur était ourdi après la boucherie de Sabra et Chatila, et qu’il a été le seul qui a pu faire en sorte qu’Amine Gemayel devienne président de la République dans les plus dangereuses des circonstances. Mais il dévoile après, sans le vouloir, la raison qui a fait que nous en sommes arrivés là, et ce lorsqu’il dit textuellement que Saëb Beik l’a chargé de transmettre à Amine Gemayel ses reproches. Il a alors dit à celui qui était son ami intime, Amine Gemayel (page 43 de son ouvrage) : « Saëb Beik t’a demandé un rendez-vous et tu le lui as fixé après onze ou douze jours. Il a essayé de le réduire à une durée d’une heure et demie ou deux, et tu l’as limité à une demi-heure. Or, tu sais, je le sais aussi, et Dieu sait, qu’il était l’élément moteur de ton accession à la présidence de la République. Pourquoi le traites-tu donc de cette manière injuste ? » La réponse a été, selon le rapport qu’en fait Chukri Nasrallah dans son livre : « … En raison du peu de temps dont je disposais et du grand nombre de rendez-vous… »

Les Libanais comprennent-ils à présent pourquoi ils en sont arrivés là? Ce qui précède a l’avantage de leur en faire prendre conscience sans trop de détails. Mais ne comprend pas celui qui ne veut comprendre !

Chukri aborde ensuite ses relations avec Raymond Eddé. Il relate alors des histoires, dont certaines imaginaires, sur Fayçal Abou Khodra qui a tenté de changer l’histoire. Il nous confie ensuite la moitié de l’histoire et omet ce qu’elle a de plus important. Ainsi raconte-t-il que le Amid avait quitté, à Rome, son hôtel pour répondre à une invitation à dîner chez un ami libanais. Il avait pris le premier taxi venu qui s’est révélé être un véhicule des renseignements syriens. Il fut emmené à l’extérieur de Rome où il fut roué de coups et ensanglanté!

C’est ce que raconte Chukri, qui s’arrête là ! Mais le Amid continue le récit que j’ai moi-même entendu de sa bouche chez moi à Paris. « Après m’avoir, dit-il, frappé à mort et ensanglanté, ils m’ont transmis le message de Hafez el-Assad qui disait qu’il me respectait alors qu’il avait la possibilité de me tuer. » En fait, il frappe ceux qu’il respecte et ne les tue pas. Il s’agit là d’une « éducation alaouite baassiste » (commentaire de l’auteur de ces lignes).

Le Amid ajoute qu’ils lui ont dit qu’il le met en garde de critiquer et d’attaquer la communauté alaouite, la famille Assad et Hafez el-Assad. « J’ai donc compris le message et maintenu ma politique en évitant de m’attaquer à la famille, à la communauté alaouite et à Hafez el-Assad. »

Le plus important, ignoré dans l’ouvrage de souvenirs paru « avant son terme », est la réunion historique qui a eu lieu quatre jours avant la mort du Amid. Nous étions à un déjeuner auquel étaient présentes plusieurs personnes dont Chukri Nasrallah, l’ambassadeur Johnny Abdo, Hikmat Kassir, l’ambassadeur Hussein Rimal et autres. Au cours de ce déjeuner et lorsque tout le monde était là et que le Amid est arrivé, celui-ci leva son verre et dit : « À la santé du plus grand patriote libanais, Fouad Chéhab, qui a fondé une patrie et construit un État », ce qui souleva l’ire de l’ambassadeur Johnny Abdo qui lança au Amid : « Mais tu as oublié que tu avais dit que les dangers menaçant le Liban sont trois : le chéhabisme, le communisme et le nassérisme. » Le Amid répondit alors : « Je me suis trompé et je voudrais corriger ici mon erreur ! Si nous avions coopéré avec Fouad Chéhab, nous aurions sauvé le Liban qui s’est écroulé en 1975. »

Chukri Nasrallah ne nie pas que le jour où le Amid Raymond Eddé a demandé à Saëb Beik de faire en sorte, en solidarité avec le camp de la liberté chrétienne, que son fils Tammam Salam boycotte avec son groupe les élections parlementaires organisées par les services syriens, élections qui avaient été alors boycottées par les partis chrétiens, Saëb Beik hésita et dit au Amid : « Laisse-moi réfléchir parce que Tammam est à Beyrouth et Hafez el-Assad fait tabasser ceux qu’il respecte. Qu’en serait-il alors de ceux qui l’affrontent ? »

Un conflit a risqué de surgir ou s’est même manifesté entre le Amid à Paris et Saëb Beik à Genève. Mais Saëb Beik me contacta un beau matin pour me demander de faire savoir qu’il a opté pour la solidarité avec les chrétiens et décidé avec Raymond Eddé de boycotter les élections. Aussi, Tammam et son groupe retireront-ils leur candidature. Il ajouta : « Avise notre ami de manière plus vite que l’éclair. » J’ai alors contacté le Amid pour lui faire part de l’heureuse nouvelle. Il m’a demandé ce qu’il fallait qu’il fasse (l’atmosphère était à l’aigreur entre eux depuis un moment). Je lui ai proposé d’appeler Saëb Beik pour le saluer, mais il est allé plus loin en lui disant : « Ma bi saëb ella Saëb. » Tammam retira effectivement sa candidature, ainsi que les membres de son groupe, en solidarité avec les partis chrétiens.

Ghassan Tuéni rédigea ce jour-là un éditorial sous le titre : « Que serait-il advenu si le Liban n’avait pas Saëb Salam ? » Ce dernier porta tout au long de ce jour-là le numéro du journal an-Nahar. Je ne l’avais jamais vu aussi heureux et fier !

Telles sont les histoires que l’auteur des Souvenirs prématurés se devait de relater en détail.

Je dirai enfin que nous sommes, aussi bien les Libanais que moi, redevables à l’ouvrage de Chukri Nasrallah de nous avoir appris qu’il existe au Liban deux grandes dames que tous les Libanais admirent pour leur noblesse, leur haute moralité, leur grandeur d’âme. Il s’agit de Janane Ghaleb al-Mahmassani et Chantal Joseph Skaf qui ont veillé à l’église et prié toute la nuit devant le cercueil de Raymond Eddé. Elles furent de splendides exemples de loyauté, de générosité et de grandeur humaine !

Le Liban sortira de cette épreuve difficile grâce à des dames comme Janane et Chantal, et les leçons de loyauté et de probité qu’elles ont prodiguées.

Il faut signaler enfin que Chukri Nasrallah aurait mieux fait de ne pas mentionner l’histoire des trois mille dollars versés lors de l’enterrement du Amid. Il s’agissait d’erreurs dont personne n’avait connaissance ! Le Amid méritait en fait des milliards de dollars pour ses funérailles. Les Libanais ont montré d’ailleurs lors de ces funérailles que Raymond Eddé demeurait le plus grand des Libanais.

Avocat

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