X

Culture

Les bruits, les fureurs et les amours dans le Liban de Diane Mazloum

Rencontre

À trente-cinq ans, l’auteure de « Beyrouth la nuit » publie son troisième livre en langue française : « L’âge d’or ».

20/08/2018

Éditée chez JC Lattès (329 pages), voici L’âge d’or, une fresque démentielle qui a pour toile de fond le couronnement de Georgina Rizk Miss Univers, les nuits chaudes de Beyrouth dans tous les sens du terme ainsi que les amours mythiques de la plus belle fille du monde avec Ali Hassan Salamé, le Prince rouge recherché par le Mossad et bras droit de Yasser Arafat. Mais aussi les bombardements, les rafales des Kalachnikov, les luttes fratricides, l’incroyable descente la nuit des Israéliens en travestis sur les côtes libanaises, les quatorze avions de ligne détruits sur le tarmac de l’aéroport de Beyrouth par un commando israélien, la bataille des hôtels avec un milicien jouant sur un clavier solitaire le Clair de lune de Beethoven … Et s’égrènent les scènes, les plus renversantes et les plus invraisemblables, d’un scénario surréaliste et pourtant si vrai tant il a marqué au fer rouge les esprits, brisé les corps des vivants et traumatisé les mémoires… Ce roman tumultueux, foisonnant, plein de bruit, de fureur, de bouleversements sociaux, mais aussi d’amour, d’exaltation, de manigances politiques et de fracas des armes, avec une trame sentimentale, géopolitique et sociale d’un Liban déstabilisé, écartelé entre Orient et Occident, a été rêvé puis écrit par une jeune Libanaise née et domiciliée à Paris (où elle a poursuivi des études de maths et physique : elle voulait être astrophysicienne), scolarisée à Rome puis formée aux Arts and Design à l’AUB à Beyrouth. Parfaitement fille du siècle, avide de lecture (elle cite Ogawa, Vian, Perec, Camus et Murakami), férue de films (ses réalisateurs préférés sont Burton, von Trier, Kaurismaki ou Spielberg), savourant la musique (dans ses écouteurs, il y a les Pink Floyd, Bjork, Robert Wyatt, Saint-Saens et Chopin), l’auteure de Beyrouth la nuit a répondu aux questions de L’Orient-Le Jour.

Pourquoi le roman pour cette fresque historique qui va de 1967 à 1976, entre plaisirs effrénés et effroyables déluges de feu et de mort aveugle ?
J’aime le roman. Je construis des morceaux de mon univers. C’est presque de l’architecture, c’est à la fois une complémentarité entre science et créativité artistique. Cela m’a pris trois années de documentation, entre livres, témoignages, rencontres et musique (Feyrouz, Sabah, Omar Khorchid…) pour jeter tout cela sur papier. J’aime prendre une notion et l’analyser dans toutes ses dimensions, aussi bien micro que macroscopiques. Car ce n’est pas mon époque et je n’ai pas vécu directement cette guerre. Il y a une certaine distanciation entre moi et ces événements. Ma première source d’information – et celle qui m’a touchée – est celle de mon père Claude. Ainsi que beaucoup de personnes qui m’ont raconté des récits différents. Il y a là une forme de mélancolie pour mes parents et grands-parents. La paraphrase pour le titre de L’âge d’or serait sans doute : le Liban, un paradis perdu…

Est-ce une leçon d’histoire ?
 On ne m’a jamais appris l’histoire du Liban. Nul n’a jamais compris ce qui s’est passé réellement. En me documentant, j’ai eu très envie de comprendre la réaction en chaîne qui a fait basculer un pays aussi festif, innocent, pacifique et enfantin dans la pire des guerres, celle qu’on nomme la guerre civile. La faute incombe-t-elle aux Palestiniens, aux pays arabes, y compris la Syrie, à un voisin surarmé ? Est-ce le destin du peuple libanais ? Au déclenchement de ce cycle violent, le Liban est un pays jeune, à peine établi, à l’identité pas encore formée. Je me sens certaines fois plus proche du Liban que des Libanais ! Mon attachement au Liban est viscéral depuis que je suis toute petite !

Quelle est la part de vérité, de réalité ou d’imaginaire ?
C’est une histoire romancée, et pas une biographie, de Georgina Rizk. Rien ici ne lui porte préjudice. Même la passion qui l’a liée à Ali Hassan Salamé comprend des détails tout à fait imaginaires. Je me suis approprié ce couple mythique dans toutes ses contradictions, ses richesses, sa diversité. Comme un puzzle, j’ai construit ce récit ponctué par plus d’une dizaine de journées marquantes sur une décennie incendiaire, et cela va du mardi 6 juin 1967, où un Mystère israélien viole l’espace aérien libanais et tombe dans la Békaa, jusqu’au lundi 22 janvier 1979, où le corps de Salamé est déchiqueté par une bombe à Beyrouth. Il y a là le tissage de mes propres fantasmes. Avec, comme un écho à ce que je voudrais transmettre, la voix de Mickey, un personnage entre enfance et prime adolescence, qui collectionne les preuves de la réalité libanaise, un pays mirage. C’est mon double et alter ego.

Ce roman a une écriture qui oscille entre précision clinique et embardée flamboyante, entre réalisme et parfois un certain lyrisme onirique. Quel est votre rapport au style, à l’expression ?
Mon écriture est simple et facile à lire. Et puis c’est l’alternance de mes deux aspects : scientifique et artiste. Il y a la précision, le détachement, mais aussi le ton passionnel et un certain lyrisme. Pour un travail de montage en fonction de l’événement historique où j’ai brodé l’atmosphère romanesque. Il y a aussi ces nombreuses phrases en libanais, non traduites, un clin d’œil à mes concitoyens. Puis il y a Mickey : un éclaireur. C’est un enfant qui donne les éléments-clefs du Liban.

Y a-t-il là un message, une conclusion à tirer ?
Ce livre est une envie de montrer qu’on ne connaît pas vraiment le Liban. Et je veux que tout le monde sache ce qu’est le Liban. Je suis fière de sa richesse, de sa mosaïque de ses communautés, de tous les clichés qui font halo autour de lui, de sa gastronomie, de ses contradictions, de ses extrêmes. C’est un pays tout petit aux pôles fascinants. Ma conclusion ? Je suis toujours, autant qu’avant, à la fois fascinée et dérangée par ce grand gâchis. Comme si l’autodestruction ou la destruction caractérise le Libanais. Le grand gâchis, c’est de ne pas avoir réussi à nous protéger en tant que nation. Avec cette guerre, on a tous perdu. La fin de l’ouvrage n’est pas gaie. Elle n’est pas non plus sinistre ! C’est une note ouverte, mais avec un certain malaise. Quatre ans de guerre (NDLR : 1972-1976), et des plus féroces car civile, c’est autant que les deux guerres mondiales ! Mon souhait est que cette narration donne à beaucoup d’étrangers le goût du Liban et aux Libanais un goût plus patriotique du Liban.

À la une

Retour à la page "Culture"

Vos Commentaires

Chère/cher internaute,
Afin que vos réactions soient validées sans problème par les modérateurs de L'Orient-Le Jour, nous vous prions de jeter un coup d'oeil à notre charte de modération en cliquant ici.

Nous vous rappelons que les commentaires doivent être des réactions à l'article concerné et que l'espace "réactions" de L'Orient-Le Jour, afin d'éviter tout dérapage, n'est pas un forum de discussion entre internautes.

Merci.

 

Georges MELKI

"À trente-cinq ans, l’auteure de « Beyrouth la nuit » publie son troisième livre en langue française : « L’âge d’or ».
Née en 1983, donc...en 90 elle n'avait que 7 ans! Et elle va nous parler, à nous autres vieux, de l'âge d'or qu'elle n'a connu que par ouï dire? Elle est bien courageuse, cette petite!

Dernières infos

Les signatures du jour

Les + de l'OLJ

1/1

Les articles les plus

x

Pour enregistrer cet article dans votre dossier personnel Mon Compte, vous devez au préalable vous identifier.

6

articles restants

Pour déchiffrer un Orient compliqué