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Moyen Orient et Monde

Erdogan : chronique d’un autocrate annoncé

Turquie

De son enfance à l’hyperprésidence de la République, le reïs a toujours baigné dans la mouvance nationaliste et du conservatisme religieux.

11/08/2018

À l’heure où la situation économique de la Turquie empire dramatiquement, le chef de l’État turc célébrait, hier, sa quatrième année en tant que président de son pays.
Après une campagne menée contre l’ancien secrétaire général de l’Organisation de la coopération islamique (OCI), Ekmeleddin Ihsanoglu, et le leader kurde Selahattin Demirtas, Recep Tayyip Erdogan a été élu le 10 août 2014 dès le premier tour des élections avec plus de 51 % des voix. Il devient, dans le même temps, le premier chef d’État turc élu au suffrage universel. Auparavant, le président était élu par la Grande Assemblée nationale de Turquie, jusqu’à la réforme constitutionnelle de 2007 menée par le prédécesseur de M. Erdogan, Abdullah Gül. Le reïs a réussi, en l’espace de vingt ans, à devenir le dirigeant le plus puissant de la Turquie contemporaine, et a su se construire une image d’homme quasi providentiel, défenseur de son pays et se veut, au même titre que son homologue russe Vladimir Poutine, le restaurateur de sa grandeur historique.

De son élection comme maire d’Istanbul en 1994 à la présidence du pays en 2014, en passant par plus d’une décennie au poste de Premier ministre (2003-2014), Recep Tayyip Erdogan a conquis le pouvoir aux termes d’une carrière politique fulgurante. Celle-ci résulte notamment d’un charisme particulièrement entretenu et d’un discours fortement orienté vers le nationalisme turc et le conservatisme religieux. À chacune de ses apparitions publiques, il ne manque d’ailleurs jamais l’occasion de saluer ceux qui sont venus le voir par la rabia (salut classique, doigts joints avec le pouce replié vers la paume de la main), signe de ralliement des Frères musulmans.
Mais au fur et à mesure de son ascension politique, l’homme fort de Turquie semble avoir basculé dans l’autoritarisme. Il a su s’entourer de personnes qui lui sont fidèles et qui lui permettent d’avoir une emprise sur toutes les couches du pouvoir. Mais cette image de dirigeant autoritaire, M. Erdogan l’a construite depuis l’enfance et ses premiers pas politiques.


(Pour mémoire : La Turquie parachève son basculement dans la « démocrature »)


Jeunesse engagée
Recep Tayyip Erdogan a grandi dans la région de Rize, au nord-est du pays, une région profondément conservatrice et nationaliste. Son père, un homme pieux et sévère, était capitaine dans la marine. M. Erdogan a donc baigné dès le plus jeune âge dans cette mouvance qui allait devenir sa future carte de visite politique. Son éducation au sein d’un lycée Imam Atip (une école religieuse qui forme les imams et les prédicateurs) et sa vie familiale permettent d’expliquer davantage son caractère. « On a un homme politique né profondément conservateur et nationaliste par ses origines, sa formation et ses expériences », dit à L’Orient-Le Jour Jean Marcou, professeur à Sciences Po Grenoble et spécialiste de la Turquie. Son parcours politique se dessine autour de la jeunesse islamiste rassemblée au sein du MSP (Parti du salut national) dirigé à l’époque par Necmettin Erbakan, puis du Refah Parti, également dirigé par ce dernier après le coup d’État militaire de 1980.
« Dans les partis qui précédaient celui de l’AKP (Parti de la justice et du développement, conservateur, fondé en 2001), il avait déjà un caractère de caïd, mais il a su être fidèle et se rendre silencieux, comme avec M. Erbakan par exemple », explique Jean-François Pérouse, spécialiste de la Turquie et co-auteur d’Erdogan : nouveau père de la Turquie ?  (Perrin, 2016). C’est d’ailleurs sous l’étiquette politique du Refah Parti qu’il a été élu maire d’Istanbul en 1994. Dès lors, l’ascension politique n’a cessé pour M. Erdogan.


(Pour mémoire : Tête de Turcl'édito de Ziyad Makhoul)

 

Autocrate « confirmé »
Nommé Premier ministre en 2003, M. Erdogan donne dans un premier temps l’illusion d’avoir abandonné ses convictions nationalistes radicales et apparaît davantage comme un démocrate ouvert, notamment en vue des négociations avec l’Union européenne (UE) pour y intégrer la Turquie. Cette image va perdurer jusqu’en 2007-2008 et va décroître progressivement, sans doute en raison du blocage des discussions avec l’Europe et d’une série d’événements qui vont secouer le pays. « Entre 2003 et 2008, il y a eu le moment “libéral” de M. Erdogan dans un contexte de négociations avec l’UE où il a su se faire démocrate », poursuit Jean-François Pérouse. Mais « une série d’événements vont amener une certaine raideur dans sa politique, notamment le conflit syrien en 2011 et les protestations populaires du parc de Gezi en mai-juin 2013 », ajoute-t-il.

Ces événements ont amené M. Erdogan à adopter des politiques plus intenses, voire liberticides. « L’un des tournants de la politiques de M. Erdogan se situerait aux alentours de 2010-2011 avec des premières atteintes aux libertés, notamment l’emprisonnement de journalistes (…), puis en 2013 lors des premiers conflits avec le mouvement Gülen et des protestations de Gezi », insiste Jean Marcou. À partir de là, la paranoïa et la peur d’être renversé de l’intérieur ou de l’extérieur hantent le Premier ministre. Mais elles vont également lui servir à alimenter son discours nationaliste et à renforcer son image de protecteur de la Turquie. La séduction opère et M. Erdogan arrive au pouvoir en août 2014. Les mesures privatives de liberté s’intensifient alors drastiquement, notamment à partir de la tentative de coup d’État des 15-16 juillet 2016 qui, pour certains observateurs, sonne comme étant le moment-clé pour le président pour consolider son pouvoir. « Le putsch représente la quintessence de toute cette évolution qui était en route dans le sens de l’autoritarisme depuis 2010-2011. L’échec du coup d’État a permis a M. Erdogan de prendre des mesures beaucoup plus radicales rapidement dans pratiquement toutes les couches de l’État turc et a permis d’accélérer une évolution autoritaire qui était en gestation depuis 2010-2011 », explique Jean Marcou. Licenciements, purges massives dans toutes les administrations, le président turc ne se prive pas pour « nettoyer » le pays de ce qu’il considère comme de la gangrène terroriste. Ce nettoyage s’effectue aussi par le biais des opérations menées à l’intérieur du pays contre les Kurdes du PKK et à l’extérieur contre ceux des YPG et les jihadistes du groupe État islamique en Syrie.

Ces actions semblent plaire à l’électorat nationaliste turc qui lui apporte alors son vote lors du référendum constitutionnel de 2017, qui accorde un renforcement des pouvoirs du président et fait basculer le régime semi-parlementaire turc en un régime présidentiel, mais également lors des dernières élections présidentielle et législatives du 24 juin dernier. Le président est alors réélu dès le premier tour en vantant une « victoire de la démocratie ». Mais ces élections ont plutôt provoqué une officialisation de l’autocratie de M. Erdogan. « On a eu l’Erdogan qui a négocié avec les Européens, l’antimilitariste en 2007 à travers les grands procès lancés contre l’armée, l’Erdogan plus autoritaire des années 2011-2013, et aujourd’hui, on a l’Erdogan populiste islamo-nationaliste qui s’impose de plus en plus comme un autocrate confirmé par le référendum de 2017 et les dernières élections », conclut Jean Marcou.


Repère
Après la victoire, les 5 défis diplomatiques d'Erdogan


Pour mémoire
Les dates-clés du pouvoir d'Erdogan


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Sarkis Serge Tateossian

Le "Réïs" rêvait de rétablir la "grandeur" de son pays (retour à l'empire criminel ottoman) ...

Mais au fond il va enterrer définitivement le "rêve impossible" des millions de turcs ultra-nationalistes et fanatisés.

Le pays sous son régime ....plonge dans l'obscurité!

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

LE MINI SULTAN PAR SA MEGALOMANIE ET SES GAFFES EST ENTRAIN DE POUSSER SON PAYS DANS LE GOUFFRE !

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